Pendant plus d’un demi-siècle, « Des chiffres et des lettres » faisait partie du mobilier. Le genre d’émission qu’on allume sans réfléchir, un petit rituel télévisuel qui rassure et qui ne bouge jamais. Et pourtant, en 2022, tout a explosé quand Bertrand Renard et Arielle Boulin-Prat, les deux figures emblématiques du jeu, ont été poussés vers la sortie après 47 et 36 ans de présence. Trois ans plus tard, le conseil de prud’hommes de Paris vient de rendre un verdict qui fait énormément parler, et pour cause : France Télévisions est condamnée à leur verser près de 450 000 euros.
Alors oui, ça fait un gros chiffre. Mais ce qui se cache derrière, c’est surtout une suite d’erreurs, de maladresses, et de choix stratégiques mal assumés. Et c’est exactement ce qui a convaincu la justice.
Une rupture jugée « brutale » et « vexatoire »
C’est le premier point qui a pesé lourd dans le dossier. Pour les prud’hommes, le départ des deux animateurs a été géré de façon précipitée, maladroite, et sans égard pour leur ancienneté exceptionnelle. On parle de gens qui ont passé quasiment leur vie professionnelle sur la chaîne, qui ont vu défiler des présidents, des PDG, des directeurs des programmes… et pourtant, leur départ s’est fait comme si tout cela n’existait pas.
Le terme « vexatoire » apparaît dans la décision. Ce n’est pas un mot qu’on utilise à la légère dans le monde juridique. Ça signifie qu’au-delà de la rupture elle-même, la manière dont elle a été menée a porté atteinte à leur dignité professionnelle.
En gros, les prud’hommes ont considéré qu’après autant d’années, France Télévisions leur devait mieux qu’un simple « merci, au revoir ».
Le changement de formule du jeu, un écran de fumée ?
À l’époque, France Télévisions justifiait leur départ par la refonte du jeu, devenu hebdomadaire au lieu de quotidien. Une nouvelle organisation, de nouveaux horaires, une nouvelle mécanique, tout ça présenté comme un package que Renard et Boulin-Prat auraient refusé.
Sauf que du côté des animateurs, la version était tout autre. Selon eux, la nouvelle formule modifiait tout. La rémunération, les rythmes de tournage, les conditions de travail et même leur rôle à l’écran.
Bref, ce n’était pas une « évolution », mais une transformation complète, presque une tentative déguisée de les pousser vers la sortie. La justice, sans forcément valider mot pour mot leur version, a tout de même estimé que ce changement de formule n’expliquait pas la brutalité du départ.
Le vrai problème, c’était les CDD d’usage… pendant 36 et 47 ans
C’est LE point explosif du dossier. Les deux animateurs n’ont jamais été en CDI. Ils travaillaient sous CDD d’usage, un contrat très utilisé dans l’audiovisuel, censé être temporaire et lié à des activités « par nature discontinues ».
Sauf que quand tu empiles ces CDD pendant quasiment un demi-siècle, c’est compliqué de défendre le caractère « discontinu ». La justice a pointé une exécution déloyale du contrat, ce qui signifie que France Télévisions profitait du système sans offrir les garanties d’un contrat stable.
Les prud’hommes ont clairement envoyé un message. On ne peut pas employer des gens toute une carrière sous des contrats précaires et ensuite expliquer qu’ils sont « refusants » quand on veut les pousser vers la sortie.
Un soupçon de discrimination liée à l’âge
Autre point très sensible : l’âge des deux animateurs, tous deux sexagénaires au moment des faits. La justice a retenu des éléments laissant penser que cet âge pouvait être un facteur dans la volonté de s’en séparer.
Dans le droit du travail, c’est un sujet ultra délicat. Dès qu’il y a un début d’indice, le doute profite au salarié. Et là, clairement, ça n’a pas aidé France Télévisions.
Une fin d’émission qui renforce l’incompréhension
Ironie du sort, ou cynisme de la programmation, « Des chiffres et des lettres » a finalement été supprimé en 2024, deux ans après leur éviction. Ce qui donne l’impression que la refonte de 2022 n’était peut-être qu’une étape vers une sortie plus radicale.
En clair, pourquoi pousser dehors les deux visages du programme… si c’est pour arrêter le programme ensuite ? Ça renforce l’idée que leur départ n’était pas un dommage collatéral, mais une décision assumée.
Ce que cette affaire révèle du secteur audiovisuel
Cette condamnation dépasse largement le cas des deux animateurs. Elle renvoie à un débat beaucoup plus large, qui secoue doucement mais sûrement toute l’industrie. La précarité des CDD d’usage, le vieillissement des équipes et la tentation du « rajeunissement » forcé, la difficulté pour les chaînes de moderniser leurs programmes sans abîmer les figures historiques et la nécessité de gérer les transitions avec respect et transparence.
France Télévisions, à travers ce dossier, se retrouve un peu dans le rôle du mauvais élève. Mais en vrai, beaucoup de chaînes privées observent ça d’un œil inquiet, parce que ce modèle de contrats courts empilés pendant 20, 30, 40 ans… c’est une pratique répandue.
Une décision qui va faire date
Avec près de 450 000 € à verser, France Télévisions reçoit un rappel à l’ordre monumental. Et dans le même temps, Renard et Boulin-Prat obtiennent la reconnaissance que leur départ n’a pas été géré correctement. Une fin amère, mais au moins une forme de justice.
Et pour les téléspectateurs ? C’est la fin d’une époque, mais surtout la preuve que même les légendes de la télé restent, avant tout, des salariés avec des droits.





