A Riyad, dans le cadre d’une édition anniversaire marquant une célébration de 30 années d’excellence éditoriale en matière de cuisine, la chef-chercheuse algérienne Yasmina Sellam a reçu le titre « Best of the Best » des Gourmand World Cookbook Awards 2025 pour Mémoire culinaire de l’Algérie. Une consécration qui excède le seul prestige puisqu’elle raconte une histoire de transmission, de rigueur scientifique et d’art de vivre, et consacre l’Algérie comme terre d’avant-garde en matière de gastronomie patrimoniale.
Un prix, une scène, une histoire : pourquoi « Best of the Best » a son importance
a) Une « olympiade » du livre culinaire
Instituée en 1995 par Édouard Cointreau, les Gourmand World Cookbook Awards sont, dit-on, les « Oscars » du secteur : un rendez‑vous qui unit éditeurs, auteur·es, cheffes et chefs, télévisions et institutions, pour couronner les meilleurs livres de cuisine et de boisson à l’échelle mondiale. En 2025, la remise des prix se tenait du 27 au 30 novembre à Riyad (Arabie saoudite), à l’occasion de la 31e édition (calendrier) d’un cycle anniversaire célébrant les trente ans du prix, autour d’une sélection internationale de premier choix.
Le label « Best of the Best » distingue quant à lui les livres jugés les plus marquants d’un cycle long ; une sorte de panthéon éditorial. Pour l’édition 2025, il avait réuni les titres représentatifs publiés au cours des trois dernières décennies, dans des catégories comme l’histoire de la gastronomie, la culture culinaire.
b) Riyad, Lisbonne, le monde : cartographie d’une diplomatie culinaire en mouvement
L’édition 2025 a non seulement récompensé des autrices et auteurs : elle a cartographié une diplomatie culinaire en mouvement, du Moyen Orient à l’Europe, des « best of » par thématique, panels, finales publiques. Plusieurs synthèses autonomes rappellent l’ampleur des listes et la dimension planétaire de l’événement : plus de 800 participants au départ des sélections 2025, issus d’environ 180 pays, répertoriés selon une logique de shortlists par catégorie et jusqu’à six finalistes pour des pays différents.
c) L’enjeu symbolique : du prestige à l’outil de politique culturelle
La mise en visibilité par les Gourmand Awards fonctionne comme un accélérateur pour des scènes souvent faiblement médiatisées, mais affermissant la légitimité d’ouvrages reliant recherche, patrimoine et création.C’est ce qui se vérifie pour le parcours de Yasmina Sellam, dont le travail a été couronné en 2023 et en 2025 déjà par deux livres (respectivement Mémoire culinaire de l’Algérie et Le couscous, racines et couleurs d’Algérie) avant de connaître l’ultime consécration « Best of the Best ».
Yasmina Sellam : une cheffe-chercheuse entre science, terroirs et transmission
a) Une biographie en mouvement : de l’agronomie à la table
Agronome de formation, enseignante et passeuse de savoir‐faire, Yasmina Sellam a fait de la cuisine algérienne un chantier scientifique aussi bien qu’un art d’hospitalité. Son parcours ‒ de l’ENS de Kouba et de l’Institut agronomique d’El Harrach à la création, en 2012, de sa table d’hôte Dar Djeddi à Bouchaoui ‒ devient ainsi le laboratoire d’une démarche où nutrition, histoire et ethnographie culinaire se rencontrent.En 2022, elle propose l’ouvrage Mémoire culinaire de l’Algérie, à la croisée des archives, techniques et récits ; en 2024‑2025, le livre Le couscous, racines et couleurs d’Algérie, ce « beau‑livre » qui recompose la mosaïque des couscous régionaux, de leurs ustensiles, gestes et lexiques, fera le reste. Ces deux livres sont des pierres angulaires de sa reconnaissance internationale, jusqu’au prix « Best of the Best » fin 2025.

b) Une méthode : l’archive et le terrain
La recette, chez Sellam, n’a jamais le statut d’une finalité en soi : elle est soigneusement documentée, également rabattue dans son rapport à l’écosystème (céréales, épices, saisons, filières), et établie en tant que spécificités régionales et matérielles (les grains sont roulés à la main, les tafsir vernaculaires, les silhouettes d’ustensiles). L’autrice fait état d’un réalisme empirique : « On n’écrit pas une recette, on décrit un paysage culinaire », commente une éditrice culturelle algérienne invitée dans le cadre d’une rencontre ANEP.
Cette « grammaire du terroir » a été très déterminante lors des évaluations des jurys : au Portugal (finales 2025), Le couscous… d’abord célébré dans sa catégorie, a été ensuite couronné à Riyad de la mention de livre de référence historique dans le choix « Best of the Best ».
c) Une voix : « Notre cuisine n’est pas fardée ».
Les prises de position de Sellam claquent : sobriété d’assaisonnement, lisibilité des goûts, respect des produits. Dans une histoire profondément ancrée — Numides, Andalous, Ottomans, villes blanches et régions de « rouge et piquant » — elle présente une esthétique non spectaculaire et une rigueur diététique. En ce sens, elle interroge la permanence de la cuisine algérienne, en un geste moderne.
« Nos sauces blanches racontent aussi bien notre mémoire que nos sauces rouges ; elles disent aussi bien une géographie qu’un rythme de vie. La modernité, c’est d’abord la justesse du goût. » — Entretien public de B. Sellam, ANEP, Alger, 2025 (propos rapportés).
L’événement 2025 : chronologie, coulisses et portée
a) De la finale de Lisbonne au palmarès de Riyad
L’année a été le cadre de finales, de rencontres publiques (Palais de la culture Moufdi‑Zakaria, Alger), de cérémonies… En juin 2025, Le couscous, racines et couleurs d’Algérie, finaliste du Gourmand World Cookbook Awards, catégorie « Culture culinaire », remporte le 1er prix lors des annonces au Portugal ; quelques mois plus tard, à Riyad (27–30 novembre 2025), l’édition anniversaire, « Best of the Best », accroche les « meilleurs des meilleurs » 1995–2025 où Mémoire culinaire de l’Algérie est distinguée 1er prix « Histoire de la gastronomie » dans ce palmarès d’exception.
b) La diplomatie culinaire mise au premier plan
La présence de Sellam à Riyad s’est aussi traduit par des aspects de diplomatie : rencontres officielles, réception à l’ambassade d’Algérie, démonstrations, ateliers culinaires dans le cadre du festival gastronomique local, autant de scènes où s’exprime une Algérie actrice sur la scène culinaire mondiale.
c) Le récit des jurys : quand l’histoire est convaincante
Dans les comptes rendus et synthèses, la force de Mémoire culinaire de l’Algérie est qu’il est visible dans sa portée historique et dans son ancrage critique, un livre qui remet des recettes dans des récits de circulation (céréales, routes commerciales, influences andalouses et ottomanes), qui clarifie des terminologies et iconographies et qui nomme surtout les gestes. Cet effort de désexotisation – « faire entrer l’Algérie culinaire dans la bibliothèque universelle » – a contribué à la décision finale.
Les livres et les recettes emblématiques : ce qui y apparaît
a) Mémoire culinaire de l’Algérie (ANEP, 2022) — la « bibliothèque du geste »
Ouvrage bref mais très riche, Mémoire… oppose chronologies, textes anciens, lexique vernaculaire, et fiches‑gestes, témoignant d’un travail sur les sauces blanches urbaines autant que sur les rouges de l’Est et du Sud, sur l’importance des céréales (blé dur, orge) et relocalise la cuisine algérienne dans une histoire méditerranéenne. C’est lui qui vaut à Sellam la distinction « Best of the Best » 2025 dans la catégorie « Histoire de la gastronomie ».
Recettes emblématiques (exemples caractéristiques du livre et de ses présentations publiques)
– Couscous « blanc » citadin, à partir de bouillon clair où le beurre rance (smen) est dosé.
– Mderbel (légumes en sauce onctueuse, liaison au yaourt) car il illustre la précaution à prendre avec les épices.
– Chakhchoukha des Hauts Plateaux en raison de son rapport au pain feuilleté et au temps de cuisson.Ces exemples illustrent l’attention portée à l’architecture de forme des plats, notamment la démarche esthético-culturelle de Sellam dans ses interventions, où cette mention des arts, ou mention des arts de vivre, est récurrente.
b) Le couscous, racines et couleurs d’Algérie (ANEP, 2024) – l’encyclopédie du grain Récemment publié à l’ANEP, l’ouvrage remonte le fil du couscous : origines, variations régionales, techniques de roulage, ustensiles (passoires, couscoussiers), lexiques (de seksu à taâm) où l’iconographie accompagne chaque geste, avant de remporter en finales puis au palmarès 2025 (catégories «Culture culinaire» / «Thème unique» selon les manifestations) pour devenir l’autre pilier du cycle Sellam 2025.
Recettes phares (telles que documentées dans les conférences et rencontres publiques)
– Couscous de sept légumes (version du Tell) : architecture des tailles de coupe, ordre d’ajout des légumes, légèreté du bouillon.
– Couscous à la rose (variante évoquée dans la cérémonie) : parfums en micro doses, maîtrise du sucré salé
.– Couscous de poisson (côte) : maîtrise des cuissons à la vapeur répétitive, émulsion de jus de poisson.
Citations croisées : la cheffe, les pairs, lectrices et lecteurs
a) La cheffe
« Chaque couscous a un tempo, une granulométrie, un littoral social ». Écrire, c’est rendre audible ce tempo-là. » — Entretien public, Alger, 2025 (cités).
b) Les pairs
La qualité ethnographique et la clarté stylistique de l’ouvrage sur le couscous ont suscité l’admiration du jury et personnes de la scène internationale. Hors des cérémonies 2025, des chefs invités ont valorisé le dialogue entre tradition et modernité opéré par Sellam — jusqu’à évoquer les audaces des variantes (comme le couscous à la rose).
c) Les lectrices et lecteurs
Le public universitaire — historiens de l’alimentation, anthropologues, étudiant·es en patrimoine — s’empare de ces livres pour son propre outillage : glossaires, typologies régionales, sources.Le lectorat amateur a des repères sûrs, des procédés exposés, un plaisir de lecture soigné et avec la bonne mesure.
Focus : qu’implique pour une cheffe-auteure gagnée les Gourmand Awards ?
a) Légitimité à l’international et traductions possibles
Le seau « Best of the Best » joue dès lors comme un tampon de légitimité. Il fait sauter les droits étrangers, suscite les traductions, nourrit les réseaux de coédition (maisons spécialisées, musées, universités). Les récapitulatifs 2025, montrent combien le prix unit les auteurs, éditeurs, institution.
b) Scène vivante : festivals, villes UNESCO, instituts culturels
Des villes UNESCO de gastronomie aux salons du livre, la circulation des lauréats semble donc rapide. Démonstrations, conférences-dégustations, carte blanche dans des musées culinaires, etc. sont autant de formats où les livres se déclinent en performances ou en rencontres.c) Effet « d’entraînement » pour la scène algérienne
La trajectoire de Sellam tire l’écosystème : bibliothèques, ateliers de formation, résidences de recherche en gastronomie, bourses pour jeunes autrices et auteurs. Les cérémonies 2025 ont rappelé l’importance de nourrir les scènes locales pour faire émerger des voix.
Conclusion : « Best of the Best », ou l’art de faire tenir un pays dans un grain
En consacrant Yasmina Sellam « Best of the Best » 2025, et les Gourmand World Cookbook Awards entérinent un mouvement : la sortie d’une cuisine algérienne des clichés pour entrer dans le canon des histoires culinaires du monde. Mémoire culinaire de l’Algérie a convaincu par sa rigueur, Le couscous, racines et couleurs d’Algérie a séduit par sa clarté et sa générosité ; ensemble, ils tissent une diplomatie du goût qui parle à la fois aux chercheurs, aux chefs, aux lecteurs. Les familles qui, chaque semaine, vaporisent une semoule pour la rendre aérienne. Le prix « Best of the Best » n’est qu’un ruban : c’est un mandat. Celui de documenter, transmettre, inventer à partir d’un patrimoine vivant. À Riyad, le jury a distingué un livre ; dans les cuisines, des gestes continuent de se transmettre. Et c’est, sans doute, la plus belle des récompenses.





