Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025, Alpha marque le grand retour de Julia Ducournau, quatre ans après sa Palme d’or pour Titane. Très attendu, ce troisième long-métrage délaisse (un peu) le body horror qui a fait sa renommée pour un récit plus intime mais tout aussi perturbant. Et au milieu de ce tourbillon sensoriel et émotionnel, un acteur crève littéralement l’écran. Tahar Rahim, magistral.
Un drame viral porté par un trio d’acteurs impressionnants
Dans Alpha, Julia Ducournau choisit de filmer le parcours initiatique d’une adolescente de 13 ans, Alpha (interprétée par la révélation Mélissa Boros), qui vit seule avec sa mère (Golshifteh Farahani). Leur fragile équilibre est bouleversé par le retour d’Amin, le frère de la mère, interprété par Tahar Rahim — un homme rongé par un mystérieux virus et son propre passé.
Le pitch ? On croit tenir un drame familial, mais on glisse vite vers une œuvre hybride, à mi-chemin entre fable dystopique, thriller psychologique et métaphore du corps en mutation. Le virus en toile de fond évoque clairement le sida, mais aussi, plus largement, toutes les formes de transmission toxique : physique, psychologique, générationnelle.
Tahar Rahim : un rôle intense, viscéral, habité
Dans Alpha, Tahar Rahim livre l’une de ses prestations les plus puissantes depuis Un prophète. Son personnage, Amin, est tout sauf l’oncle bienveillant. Il est malade, imprévisible, addict, hanté. Dès ses premières scènes, Rahim impose une présence magnétique. Traits tirés, corps sec, regard halluciné… Il incarne avec une justesse rare un homme en chute libre.
Ce rôle demande tout : une tension physique extrême, une fragilité palpable, et cette capacité à laisser deviner ce qui se passe derrière les silences. La caméra ne le lâche pas, et on comprend vite pourquoi : il est l’épicentre du chaos émotionnel du film.
Julia Ducournau change de registre (ou presque)
Alpha marque un virage dans la carrière de Julia Ducournau. Moins frontal que Titane, moins organique que Grave, ce nouveau long-métrage conserve l’ADN du cinéma de genre, mais opte pour une approche plus cérébrale, plus poétique, parfois même contemplative. L’action est souvent mise en retrait au profit d’un jeu de regards, de symboles, de non-dits.
La réalisatrice filme « à hauteur d’enfant », adoptant le regard de la jeune Alpha face à un monde en mutation, menaçant et opaque. Le corps reste au centre, bien sûr (tatouages, lésions, transformations) mais cette fois, tout est plus suggéré que montré.
Une narration confuse mais audacieuse
Ce choix de mise en scène a un prix : la narration s’en trouve parfois déséquilibrée. Le scénario alterne passé, présent, hallucinations et flashbacks sans toujours réussir à maintenir une ligne claire. Certains spectateurs perdront le fil, surtout dans la deuxième moitié du film où la frontière entre rêve et réalité devient floue.
Mais cette confusion semble aussi voulue. Ducournau ne cherche pas à rassurer, encore moins à expliquer. Elle plonge le spectateur dans un état de trouble, fidèle à sa démarche artistique.
Un film qui divise, mais qui marque
Pas de consensus critique à Cannes : Alpha divise. Certains saluent une évolution mature et ambitieuse, d’autres regrettent la perte de la radicalité viscérale qui faisait la force de Titane. Mais personne ne sort du film indifférent, et ça, c’est déjà une victoire.
Et au milieu de ce tumulte critique, la performance de Tahar Rahim fait l’unanimité. Il porte le film sur ses épaules, offrant un portrait bouleversant d’un homme brisé, à la fois monstre et victime. S’il devait y avoir un prix d’interprétation masculine cette année à Cannes… son nom est déjà sur toutes les lèvres.



