Peut-on raconter la colonisation autrement qu’en listes de dates, de décrets et de conquêtes ? Dans les arts de la scène, au musée, au concert comme au livre, une idée prégnante : la relation au cœur — non pour effacer la violence mais pour comprendre comment elle a tissé identités, cultures, musiques et mémoires. D’Albert Memmi à Édouard Glissant, des scènes contemporaines aux débats sur la restitution, la notion de « The colonizer and the colonized » est devenue opérateur critique : ce n’est plus d’inventaire des dominations qu’il s’agit mais de grammaire des liens, des héritages, des transmissions — parfois conflictuels, souvent féconds. Une façon de porter un regard différent, une oreille plus fine, et enfin de relier histoire, société et création.
I. Retrouver la base : du fait colonial à la relation
a.Un déplacement marquant : de la domination au lien
Pendant des années, l’histoire de la colonisation collait aux lignes souvent chaotiques des offensives militaires, des traités, des langues imposées. Oui, tout ceci est indispensable, vérifiable, documenté. Mais ce n’est pas suffisant. À côté de l’archive, il y a ce qui s’établit entre les humains, dans les usages, dans les imaginaires, dans les formes qui circulent : une relation. Dire « relation », c’est s’interdire de réduire cette violence structurelle ; c’est encore la placer dans un mouvement plus général de métissages, de traductions, d’appropriations, de résistance, tantôt discrète, tantôt flamboyante. Ce « déplacement » est rendu possible lorsque la recherche, la littérature, les arts s’éloignent d’un intérêt exclusif pour administration, pour loi, et se tournent vers les vies (domestiques, quotidiennes), vers les musiques, vers les mots se répondant d’une rive à l’autre.D’autres termes pour dire que l’histoire coloniale ne se limite pas à un inventaire d’asymétries, ce serait tragiquement et puissamment à l’ordre d’une coprésence. L’admettre complexifie le récit – et bien.
b. Portrait du colonisé, à juxtaposer Portrait du colonisateur : laboratoire Memmi
Inévitable retour au livre d’Albert Memmi (1957), souvent traduit en anglais sous le titre The Colonizer and the Colonized. Memmi, écrivain tunisien né, a proposé un double portrait aussi incisif que pédagogiquement éclairant : d’un côté un colonisateur qui ne se maintient qu’en feignant sa propre supériorité ; de l’autre un colonisé défié à se définir dans l’autre, sans cesser de s’échapper – par l’éducation, la langue ou la création.
Résumé du livre.Memmi définit dans son livre le système colonial comme une machine à altérer, à donner des rôles : le colonisateur satisfait à sa position par des mythes (mission civilisatrice, ordre, sécurité), tandis que le colonisé est dans la dévalorisation sociale et symbolique (assignations raciales, entraves économiques, droit du sol). Le cœur du livre, littéraire et sociologique, est dans cette relation contrainte : chacun est pris. Mais l’ouvrage ouvre aussi à une libération possible : décolonisation, prise de parole, accès à la création et à l’égalité des droits.
Ce que cela nous apprend au présent. Relire Memmi, c’est voir que la colonisation fait produire autant de structures intérieures (images de soi, réflexes de classe, sens de l’infériorité ou non, etc.) que des structures extérieures (administration, économie, urbanisme). À quoi l’actualité des débats tient : ils concernent la mémoire, la reconnaissance, le langage et pas seulement la diplomatie.c. Fanon, Césaire, Glissant : l’arc d’une critique
C’est aussi dans le même horizon que Frantz Fanon a démontré comment colonisation marque corps et âmes et pourquoi libération est autant symbolique que matérielle. Aimé Césaire inverse le discours de la supériorité en rappelant que l’Europe coloniale, elle aussi, a été transformée, souvent au risque du déni. Édouard Glissant formule enfin un incontournable : la Poétique de la Relation. Chez lui, la relation n’est nullement euphémisme ; elle est matrice où opprécitations, créolisation, langue, imprévisibilité du monde se nouent. La relation n’excuse rien ; elle explique et elle ouvre.
II. Quand l’histoire devient « relation » : ce que cela remanie
a. Décentrement, polyphonie, vivants archivés
Prendre la colonisation comme relation, c’est trois gestes :
Décentrement. C’est sortir du point de vue unique (administratif, métropolitain, victorieux) pour entendre plusieurs voix : colonisés, colonisateurs, métis, migrants, femmes, travailleurs, artistes, enfants.
Polyphonie.Nous devons envisager l’histoire comme une trame où se superposent, se répondent, se contredisent les récits, en un lieu où le cause unique n’existe pas, tous ces récits méritent d’être explorés. Les archives vivantes. Ou l’ouverture à d’autres types d’archives, qu’il s’agisse des archives orales, des chansons, des objets du quotidien, des gestes scéniques, tous objets qui disent parfois plus que n’importe quel décret. On en trouve un écho dans le propos de cette historienne (fictive) : « la relation est l’infrastructure sensible de l’histoire : elle est dans la mémoire des gestes, des recettes transmises, des riffs de guitare hérités d’un autre continent. » La relation est un des supports de l’historicité.
b. Les dangers de la simplification : binarisme, déni:
Mettre au centre la relation, ce n’est pas jouer à la réconciliation à bons comptes. Danger symétrique, pour certains tout ne devrait être que « métissage », niant la violence et la spoliation, pour d’autres il n’y aurait que la domination, oubliant les créations issues de l’épreuve.La méthode relationnelle requiert une éthique de la nuance : nommer la domination décrire la violence et désigner les œuvres, les nouvelles formes, les émancipations qui ont écorné le système.
c. Dans l’espace public : statues, musées, lexiques :
Pas de politique de la mémoire sans politique du langage. Dire « colonisé », « décoloniser », « restituer », ça engage ! Ces mots balisent la négociation entre passé et présent. Dans les musées, les cartels changent ; les statues sont déplacées (ou expliquées) ; les lexiques se réécrivent. Une conservatrice (fictive) confie : « Nous passons des vitrines monologiques aux récits dialogués. Le cartel devient conversation, le parcours débat. » La relation ne se contente pas encore une fois de situer : elle situait.
III. Scènes et musiques : la relation en acte.
a. Performances spectaculaires : les corps, le son, le récit:
Sur scène, c’est le corps qui parle.Un certain nombre de chorégraphes et de metteurs en scène, en France et ailleurs, prennent la relation coloniale comme matière concrète : chœurs polyglottes, scénographies de transit (ports, gares, postes frontières), chants en aller-retour, langues mêlées. Un spectacle (fictif) comme La Zone de Contact met en scène des objets ordinaires (valises, radios, tissus) devenus reliques et preuves ; une comédienne murmure en arabe un refrain qu’un musicien réinterprète à la kora — la relation est là, palpable. « Nous ne jouons pas la colonisation, nous jouons la relation qu’elle a laissée », précise un metteur en scène invité à la biennale de danse. Ce changement de perspective modifie le tempo : de la reconstitution on passe à la composition, du document à la présence. Cela touche un public large, une histoire d’héritage étant au fond la diversité de chaque destin.Préférences culturelles et influences : du raï au jazz, du gnawa au rap
La musique est sans doute le domaine de l’art où la relation postcoloniale s’éprouve le plus clairement. Le raï s’est adapté au rock et à l’électro ; le gnawa entre en dialogue avec le jazz ; la rumba congolaise se met au reggae ; la trap francophone s’enrichit de rythmes maghrébins. Ce ne sont pas des brassages à mer, tels que l’opinion qui prévalait la bâti résistance littéraire au dernier siècle, mais des mémoires qui se résonnent. Un bassiste en témoigne: « Ma ligne vient des marches militaires que mon grand-père sifflait, mais je vous jure que je la plie avec un groove appréhendé à Barbès. »
Ces préférences culturelles disent la trajectoire des diasporas, l’ouverture des grandes villes européennes et africaine, et cette simple vérité : la relation coloniale a brisé les circulations, puis les a multipliées.
À la sortie : une véritable cartographie sonore impossible à refermer.Concerts passés et à venir : un agenda en mouvement.
Le paysage scénique francophone — salles municipales, festivals d’été, clubs — s’enrichit de plus en plus d’affiches hybrides : un quartet jazz-gnawa, une voix créole sur des textures électroniques, un orchestre de raï qui fait appel à un chœur baroque. On a pu entendre, ces derniers mois, des concerts où un oud répond à une guitare électrique, où une poétesse scande un texte sur la mémoire des départs pendant qu’un DJ greffe des archives sonores. Ce n’est pas un feu de paille et cet hiver et ce printemps plusieurs saisons culturelles à venir annoncent des cycles : « Musiques de la Relation », « Décoloniser l’oreille », « Diaspora Live ». Pas question de cocher la case du thème mais bien de tracer une cartographie d’un paysage sonore en mouvement, comme la relation et la musique.Restituer : une relation juridique, diplomatique et éthique
Le débat sur la restitution des œuvres n’est pas un épiphénomène c’est un test de la relation. Restituer(reparlons du verbe) c’est rouvrir des dossiers d’acquisition, interroger des contextes de prélèvement, concevoir des circulations nouvelles (coproductions d’expositions, prêts de longue durée, formations partagées). C’est une relation juridique (droits), diplomatique (entre États, musées), éthique (entre communautés et institutions).
Une juriste (fictive) souligne : « Chaque restitution oblige à définir ce que l’on rend, à qui, et pourquoi — donc à raconter enfin l’histoire de l’objet. » Plus de slogans , plus de méthodes : provenance, transparence, codirection scientifique.
b. Exposer autrement : co-curation, co-voix
Dans les musées, l’évolution la plus visible tient moins aux œuvres qu’aux dispositifs narratifs.La mise en commun (de la création avec artistes et chercheur·e·s des pays d’origine), la multiplicité/souplesse des voix (témoignages, musiques, archives orales), la réversibilité des parcours (entrer par la fin, par la marge, par l’atelier de restauration), marque le passage de la monologie au dialogue. Le visiteur devient interlocuteur et non plus simple lecteur.
c. Éducation, médias : former l’oreille, l’œil
Les transformations ne sont pas durables sans éducation. Au lycée, à l’université, dans des maisons de jeunes, la relation coloniale devient un objet d’ateliers : écrire à partir d’archives familiales, traduire un poème d’exil, composer un morceau qui reprend un chant transmis par une grand-mère. Les médias, eux, se mettent à inventer des formats lents : séries audio, documentaires bâtis sur des écoutes et des silences. La relation se « travaille » comme une langue : immersion, répétition, conversation.
V. Lire pour comprendre : le livre, l’auteur, les références
Résumé de l’ouvrage (Memmi) : un miroir structurel:
Revenons plus amplement à Memmi. Son livre est construit comme un diagnostic : il dissèque la situation coloniale pour rendre visible comment elle pétrifie les identités. Le « portrait du colonisateur » dit une position impossible sans mythes justificatifs ; le « portrait du colonisé » rend visible une existence subie qui peut parfois tentée de se redresser par l’école, la politique, l’écriture. Le texte est court, didactique, tendu vers un sortir du jeu à rôles fixés.
Le geste littéraire est double : éclat de clarté (nommer) et appel à l’action (transformer). Dans la relation coloniale, toute action de création – chanson, poème, affiche de théâtre – est une micro-politique.
b. Ce que ça nous apprend : l’intime, le social, l’artistique:
Le livre ouvre sur trois enseignements :
L’intime. La colonisation fabrique des subjectivités : honte, fierté contrariée, langue réprimée.
Le social.Elle se met en place dans la durée, parce qu’elle s’inscrit dans des institutions, des habitudes.
La création. Elle représente des œuvres : l’art comme réplique (dans l’acception sismique) comme recomposition d’un monde fissuré.
Dire aujourd’hui « The colonizer and the colonized », c’est interroger à la fois la mémoire et les scènes dans lesquelles elle s’actualise.
c. De quoi s’agit-il : héritages postcoloniaux:
L’ouvrage de Memmi dialogue alors avec des traditions critiques : la décolonisation politique, la critique de l’orientalisme (machine à produire des images de l’Autre pour le dominer), la réflexion sur la postcolonie (comment le pouvoir et l’imaginaire persistent après les indépendances), et la Poétique de la Relation (qui assume la complexité sans renoncer à la justice).
Autant de balisages : penser, programmer, enseigner à partir de.Diversifier les sources
Un pluralisme des sources est souhaitable pour le journalisme culturel, l’histoire publique, la critique, considérant les usages croisés des archives et des témoignages, des catalogues d’expositions et des répertoires musicaux, des œuvres et des espaces. Les relations ne s’accommodent pas d’un monopole.
b. Assimiler le vocabulaire des autres
Accepter de travailler avec des mots d’autrui (noms de lieux, langues qui ne sont pas traduites, rythmes verbaux…) n’a rien d’un caprice esthétique : il constitue une politique de la compréhension. Les arts de la relation sont des arts de l’hospitalité.
c. Nourrir la contradiction féconde
Un carnet relationnel doit accueillir les contradictions : la fierté blessée et la joie partagée, la dette et la fête, la réparation et la création. Tenir ensemble les contraires respecte les œuvres et le public.Pour conclure : réparer le regard, ouvrir l’écoute
La formule colonisateur – colonisé n’est pas qu’un titre de livre mais une relation, qui irrigue aujourd’hui la création, l’éducation, les politiques culturelles. Penser l’histoire comme relation, cela n’est pas blanchir mais éclairer les crimes, décrire les transformations signifiantes malgré eux, observer comment les formes (poèmes, spectacles, concerts) réparent sans masquer.
La relation est éthique (écouter diverses voix), méthode (croiser les sources, croiser les disciplines), esthétique (formes ouvertes, dialogues, improvisations), politique (restitution, co-curation, pédagogie). Elle est l’anti-amnésie : elle réveille. En sortant d’un concert où un oud a croisé une basse électrique, en sortant d’un musée qui raconte l’histoire de la main à la main d’un objet, en lisant un livre qui double le portrait, on comprend mieux cette phrase entendue au détour d’une répétition : « Nous sommes devenus les autres des autres, et c’est là que commence l’art. »
A l’heure où le mot décoloniser circule parfois plus vite que la pensée, revenir à la relation – humble, précise, exigeante – est un geste de salubrité. Elle relie, elle répare, elle projette, elle nous fournit les clés pour vivre les héritages que l’histoire nous a légués, sans renoncer ni à la justice ni à la joie d’inventorier ensemble.





