L’exposition « Ya Rayi », retour sur l’histoire d’une culture

D.manel

D’Oran à Tourcoing, d’Alger à la diaspora, « Ya Rayi » raconte une épopée musicale devenue langage commun : le raï. Première exposition muséale d’envergure consacrée au genre, née à l’Institut du monde arabe–Tourcoing en 2025 puis accueillie à l’Institut français d’Algérie à Alger début 2026, elle réunit archives sonores et visuelles, objets fétiches, dispositifs immersifs et une programmation scénique qui réactive l’énergie des cabarets, des mariages et des salles de concert. Une traversée sensible et politique d’un siècle de modernité populaire.

De Tourcoing à Alger : une exposition itinérante qui fait date
A. Une « première » attendue à l’IMA–Tourcoing

Présentée du 27 février au 27 juillet 2025 à l’Institut du monde arabe–Tourcoing, la première édition de « Ya Rayi ! Une histoire de la musique raï » s’affirme comme un jalon : jamais encore le raï n’avait reçu, en France, un traitement muséal aussi ample, documenté et sensible. L’exposition inscrite à la biennale lille3000 – Fiesta !, soutenue par le Centre national de la musique (CNM), se fait dans une démarche de valorisation patrimoniale consécutive à l’inscription du raï au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2022. Au sein d’une équipe de commissaires dirigée par Naïma Huber‑Yahi, historienne des cultures populaires et des migrations maghrébines, un récit se construit où se croisent cheikhates, poésies bédouines et modernités électroniques ; à ses côtés, la directrice de l’IMA–Tourcoing Katia Boudoyan et un conseil scientifique où se trouve Nabil Djedouani, concourt à une scénographie qui allie pédagogie et sensorialité.


b. Une escale algéroise : Alger, janvier–février 2026
L’exposition, au sein de l’Institut français d’Algérie (IFA) à Alger, se déroule du 15 janvier au 28 février 2026 : vernissage le 15 janvier à 18 h, gratuit, et un public attendu au rendez‑vous.Cette escale algéroise, annoncée comme étant la fin d’un premier tour qui pourrait connaître d’autres étapes (Annaba, Constantine, Oran) fait un clin d’œil à l’origine algéroise du raï tout en assumant la dimension transméditerranéenne de la culture.


c. Organisateurs, partenaires, intentions
Producteur : IMA–Tourcoing. Hôte algérois : IFA–Alger. Partenaire : CNM. Cadre : biennale lille3000. Intention claire : transformer une histoire souvent dictée par les seules mémoires personnelles et les circuits de cassettes en une mémoire collective commune – muséographique, vivante, documentée – sans occulter l’oralité, la danse et la fête.


Que voit-on, que vit-on ? Au cœur de l’exposition « Ya Rayi ».
a. L’« instrumentarium » : du bendir au synthétiseur

Dès l’entrée, un instrumentarium rouge accueille le visiteur : bendir, târ, gasba, tambourins, guitares et claviers racontent une histoire sonore qui passe du rural au pop raï des années 1980.La scène d’« un mariage traditionnel algérien au son des musiques raï » — la pièce maîtresse d’une scénographie pensée pour les yeux et pour les oreilles — est finalement accompagnée d’esquisses de dégustations de spécialités culinaires, de boissons chaudes et surtout de « petits délices » souvent interchangeables avec des sucreries présentées sous cloche. Liant des modes de transmission multiples, l’exposition joue sur le registre de la convivialité propre aux d’îles raï des rituels sociaux dans leur matérialité corporelle ou vaporeuse, et à la programmation anticipant sur le partage du buffet final. La captation d’un concert du groupe des années 1960, du groupe Cheikha Rimitti, figure tutélaire, un scopitone et une radio Servio des années 1970, également présentés ici avec des vinyles convoquent les écoutes domestiques autant que radiophoniques. Le défilé de support énonciatifs pointant vers la genèse du raï du traditionnel vers un hypra-moderne fait ici corps avec le lieu et le temps du renouveau du genre par les musiques électroniques qui électrisent des jeunesses algérienne et française.Trésors documentaires et objets fétiches.

Jamais à ce niveau tant d’objets et d’archives autour du raï, instruments, habits de scène, cassettes aux jaquettes flamboyantes, vinyles, photos inédites, issus des collections publiques et privées d’artistes et de producteurs en France et en Algérie. À la croisée entre la chambre d’adolescent, la salle de bal et la réserve d’un musée d’ethnographie, la scénographie fait vibrer révélations personnelles et histoire collective.

Remettre le raï dans son histoire. Chronologie commentée

a. Racines : poésie bédouine, melhoun, cheikhates.

Né au début du XXe siècle dans l’Oranie (Oran, Sidi-Bel-Abbès, Aïn Témouchent), le raï est nourri de la poésie bédouine, du melhoun et des cheikhates (ou medahates) qui font vivre de leur parole, sans ambiguïté, mariages et fêtes familiales.Vocales féminines, œuvre du poème, œuvre du social ! Le raï est devenu la langue de la vie de tous les jours, d’où surgissent les joies et les revers. Pas de ceux qui l’ont ouverte, et proposée au moins à voir par la cheikha Rimitti.


B. Changement 70/80  : pop raï, synthétiseurs et ‘khabs’ 
Au tournant des années 1970-80 l’apparition des synthétiseurs et boîtes à rythmes impose une esthétique radicalement différente. La génération Cheba Fadela & Cheb Sahraoui incarne ce pop raï qui devient l’hymne de la jeunesse moderne, qui veut se libérer ; Cheb Khaled et Cheb Mami deviennent les porte-drapeaux d’un raï exporté sur les scènes internationales. En parallèle, Raïna Raï insérera progressivement la guitare électrique, rendant durable la rencontre des traditions et du rock.


C.Diaspora, années 1980-2000 : « décennie noire »
Au gré des migrations, le raï traverse la Méditerranée : il prend un ancrage au Nord de la France, devient la bande-son des fêtes de quartier comme des boîtes de nuit parisiennes, et fait entendre une histoire franco-algérienne. La décennie noire de l’Algérie, marquée par la violence, accélère l’exil des artistes ; l’assassinat de Cheb Hasni pèse de tout son poids dans la mémoire du genre. L’exposition évoque ces circulations et ces blessures sans pathos, par la force des sons et des images.

Une exposition programmée, performée : scènes et « performances spectaculaires »
a. Une programmation pluridisciplinaire

À Tourcoing, concerts, conférences, ateliers et actions jeune public alimentent le parcours : l’idée n’est pas d’illustrer la musique, mais de passer la Musique à l’échelle de la ville et de la métropole, en croisant publics avertis et curieux. En Algérie, l’IFA – Alger prolonge la démarche en ouvrant des rencontres et intrigues participatives et invoque les scènes locales.


b.Les Rayettes: raï au féminin, scène en fusion
Parmi les moments forts: le concert des Rayettes, vitrine d’une nouvelle scène féminine réunissant Romeissa, Cheba Ismahan, Nour El Houda Chikhaoui et Samira l’Oranaise, sous la direction artistique d’Aboubakr Maatallah. Un plateau pensé comme un hommage aux cheikhates, mais aussi comme la preuve tangible que la relève est là, inventive, assurée, «spectaculaire» au sens premier: donner à voir la liberté d’une parole et d’un corps sur scène. c. Entre mémoire et club: un public qui danse

Qu’on passe par la Chtah Box ou par le KaRaïoké, on sort rarement de «Ya Rayi» sans avoir bougé: l’exposition tient à cette dimension dansée du raï, fil historique entre les mariages oranais des années 1950, les cabarets, les disco-clubs de la diaspora et les festivals actuels.Les reconstitutions (façade de Disco Maghreb, cabaret) participent à une immersion permettant aux visiteurs, de 7 à 77 ans, de rendre performative la mémoire.


Une histoire sociale et politique : telles sont les intentions de l’expo
a. Liberté, modernité, insoumission

Du petit cri au grand cri, de l’intime au public, c’est le raï qui froisse les normes et donne à voir les invisibles. L’exposition dessine sans détour ce fil politique qui court dans ce siècle, soif de modernité, insoumission, fête comme mode d’existence. Dans sa « chambre rouge », l’IMA–Tourcoing chante ces espoirs : tout instrument, toute cassette, toute photo dit quelque chose de la société qui se transforme.
b. Relier les rives : une histoire commune France–Algérie
En retraçant le parcours de la diffusion du raï dans les Hauts‑de‑France, « Ya Rayi » demande au visiteur de voir une histoire partagée : les radios locales, les fêtes populaires, les cafés‑concerts où la jeunesse découvre la « musique du pays des parents »Le récit est pris en charge par la commissaire : pour Naïma Huber‑Yahi, Tourcoing est synonyme de premières écoutes et de multiculturalisme partagé – cet esprit reste présent au sein de l’exposition.
c. Patrimonialiser sans muséifier
L’inscription au patrimoine de l’humanité (2022) invite à cette réflexion : comment patrimonialiser une musique vivante ? Réponse proposée dans « Ya Rayi » : des dispositifs interactifs qui font du visiteur un acteur, une scénographie qui documente, tout en ne figeant pas, et une programmation qui prolonge le geste dans la ville. Musée et fête cessent d’être antinomiques : ici, l’un nourrit l’autre.

Les artistes, les figures, les influences
a. Les pionniers et les reines

Cheikh Hamada en matrice, Cheikha Rimitti en icône : l’exposition établit un panthéon dont les cheikhates sont au centre — parole directe, répertoire sensuel et social, art de la transgression complètement assumée. Un extrait de Rimitti au scopitone rappelle l’ampleur de la présence scénique, l’énergie débordante qui élève la musique hors de la seule étiquette « folklore ».

La modernisation : des chebs à l’autotune
Des chanteurs de raï (Khaled, Mami, Fadela, Sahraoui) au vocodeur et à l’autotune, de la technologie du son sans perte de l’auditoire affichée ici, dans la mélodie du peuple, dans l’oralité affirmée. L’exposition le montre en le coconstruisant partitions en main, cassettes et clips projetés.

c. Les scènes d’aujourd’hui : diaspora, métissages, retours
Le retour du label Disco Maghreb au cœur de l’imaginaire oranais, les plateaux féminins en expansion, les nouvelles voix à l’affiche : « Ya Rayi » capte un moment où une scène ne cesse de réinterpréter ses classiques et s’ouvre aux hybridations raï‑rock, raï‑electro, raï‑trap. On l’écoute sur les modules interactifs tout autant qu’au corridor bruyant du rétro, où l’ici et le là se mêlent, au cœur, au sens de : et.
Où, quand, qui ? Repères pratiques et « édition »
a. Lieux et dates

Tourcoing — Institut du monde arabe, 27 février → 27 juillet 2025 (édition fondatrice, dans le cadre lille3000 – Fiesta !).
Alger — Institut français d’Algérie, 15 janvier → 28 février 2026 (édition itinérante, vernissage les 15 janvier à 18 h).

b.Organisateurs et partenaires.
Producteur : IMA–Tourcoing (direction Katia Boudoyan). Commissariat : Naïma Huber-Yahi. Conseil scientifique : Nabil Djedouani. Partenaire : CNM. Hôte à Alger : IFA–Alger.

c. Grands contenus à ne pas rater.
Instrumentarium rouge ; scopitone avec Cheikha Rimitti.
Chtah Box, KaRaïoké, Phonibox.
Reconstitutions : façade Disco Maghreb, cabaret raï.
Objets et archives : instruments, tenues, cassettes, vinyles, photos. Programmation : concerts, ateliers, conférences, Rayettes.

Analyses : en quoi « Ya Rayi » est-il pris ?
a. Un récit qui est il amène la complexité.

Le parti pris chronothématique du projet évite le piège du « best of »: des années 1920 aux années 1990, un long plan séquence montre comment un chant rural s’est urbanisé, a viré pop, a surmonté des crises politiques et a rencontré les technologies sans cesser d’être populaire.L’arrêt sur les années 1990 – apogée et bascule – évoque que la gloire du raï s’est aussi écrite dans l’exil et la violence.

b. L’éthique d’une muséographie « vivante »

Le succès de « Ya Rayi » repose sur une éthique muséographique : donner voix à des acteurs (du producteur au fan), favoriser l’expérimentation (danser, chanter, écouter), et valoriser des objets du quotidien (cassettes auto‑éditées, postes radio) au même titre que les pièces nobles (costumes, instruments). Ce démocratiser du regard répond à la démocratie du raï.

c. Patrimoine et futur : le continuum

En rappelant l’inscription UNESCO et en rendant performative l’expérience, « Ya Rayi » bâtit le pont entre patrimoine et création : ce qui fut transmis — par la cassette, le mariage, le cabaret — est réinventé — par le vocoder, les formats live, les plateaux féminins et les hybridations. L’exposition n’enterre pas le raï ; elle le réarme.

Conclusion : « Ya Rayi », un musée qui danse

« Ya Rayi » est plus qu’une exposition réussie : c’est un dispositif de transmission. Elle répare (en accouchant un espace légitime à une culture souvent mise à l’index), elle rassemble (en réconciliant musées et danse), elle projette (en co‑produisant le lendemain avec les scènes féminines, les jeunes producteurs, les diasporas). Au musée de Tourcoing, puis au musée d’Alger, le raï se trouve dans un écrin qui n’enferme pas — il respire avec ses visiteurs, il bat aux rythmes des pas dansés et des refrains repris en choeur ; alors que se dit au présent l’heure des fractures, la réussite de « Ya Rayi » provient de sa capacité à unir autour de ce qui nous unit : la musique, la mémoire, la fête.