Oum El Ghaït Benessahraoui, à la voix de Gnawa

D.manel

De la transe au tempo : comment une voix marocaine réinvente l’héritage gnawa pour le présent global



Sur cette scène où la pénombre vibre au son du guembri — cœur antique d’un monde encore — Oum El Ghaït Benessahraoui, dite Oum, avance, doucement, mais fermement. Sa voix large et claire se tisse sur les entrelacs des qraqeb d’acier et des basses d’un warm-up, traçant le sillage d’une tradition gnawa que l’on croyait figée, mais là où elle est redonnée au souffle du temps présent, lorsque cette voix s’affirme, à la croisée de la poésie hassanie, au souffle saharien, du groove jazz, de la pulsation soul et de la mémoire rituelle, l’artiste marocaine est l’une des artisanes principales d’un renouveau esthétique : la voie de Gnawa. Voie qui écoute le passé, étreint le réel, recherche — férocement — la mesure juste.

H1 – Identité musicale, territoire de voix
H2 – Origines et trajectoire : la cartographie intime d’une artiste
a) Sud et villes, sable et lumières

Oum est d’abord une géographie : le sud marocain, le vent chaud, le langage hassani, les pas dans le sable puis, plus au nord, le bourdonnement des villes, Casablanca, Rabat, les cafés fumants où l’on apprend à écouter les autres. Cette cartographie intime affleure dans sa musique : la langue roule, s’étire, accroche l’ardeur du darija et la tendresse d’un arabe littéraire qui affleure, parfois, par fragments. Son parcours « hors cadre », entre écoles d’art, ateliers d’écriture, rencontres scéniques, se construit comme une antenne : capter des timbres, leurs histoires, en garder l’essentiel.
b) La voix comme instrument d’assemblage
Chez Oum, la voix tient le rôle d’un instrument multiple. Elle guide, scande, caresse se fait murmure ou cri plein.Elle n’imite pas les Maâlems — ces maîtres de cérémonie et de guembri des traditions gnawa — mais leur répond. Elle trace la continuité, raccroche les strates : le lila (la nuit rituelle), le club de jazz, le chant poétique. La justesse est là moins affaire d’harmonie que d’un sens du souffle : « Je cherche le point exact où la voix commence à guérir », confie-t-elle dans les coulisses, le soir d’un concert.
c) Une esthétique de l’adresse
Nulle emphase. Plutôt des adresses directes, presque confidentielles, qui s’affranchissent des barrières de langue. Ce style d’énonciation — au niveau de l’oreille — instaure une rare proximité avec son public. On est moins dans la démonstration que dans une circulation d’attention. C’est sa marque.

H1 – Gnawa : héritage, rituel et contemporanéités
H2 – Mémoire d’un art vivant
a) Ce que signifie gnawi

La tradition gnawâ est, en effet, issue de parcours sahéliens et subsahariens pacifiés, victimes de traffics esclavagistes puis située en milieu maghrébin: art de la transe, art de la Maison, de l’hospitalité, elle est l’art où l’on conjure, où l’on consoule, où l’on soigne, par la sidération rythmique, par le retour des mêmes sons, dans le contexte de la couleur et de la danse. Le guembri, luth-basse à trois cordes, les qraqeb, castagnettes métalliques, circulent au cœur de la matériologie vibratoire; ce n’est pas une identité funéraire, mais une matrice, qui se recompose chaque nuit au fil des lilas.


b) De la zaouïa à la scène
Le passage à la scène ne s’est pas fait de la même manière pour tous les artistes : certains ont retenu l’orthodoxie rituelle, d’autres l’hybridation.Oum s’inscrit dans une dynamique de fidélité en mouvement : préserver la pulsation gnawa — ce balancement tellurique — tout en laissant la musique accueillir le langage du monde (jazz, afrobeat, soul, musique électronique légère). Elle ne “modernise” pas : elle traduit, avec doigté, une grammaire des signes vers un espace d’écoute mondialisé.


c) Un ancrage dans le présent
L’enjeu est éthique autant qu’esthétique : comment rendre perceptible une culture longtemps marginalisée sans lui faire subir une exotisation ? Comment honorer les Maâlems sans les pasticher ? Oum répond par la coalition : recevoir en scène des musiciens gnawa, les nommer, les laisser mener la pulsation et puis entrer dans le chant, à sa place, avec sa voix, et ce sens sans cesse réajusté de la mesure.

H1 — Style et écriture : Laboratoire Oum
H2 — Timbres, instruments, arrangements
a) La basse du guembri, l’arc de la voix

Le socle sonore du concert d’Oum est souvent très bas ; guembri au premier plan, batterie feutrée, percussion qui bourdonne plus qu’elle ne frappe (mais qraqeb qui cisaillent l’air). La voix, elle, fait un arc : phrasé en suspension, montée en douceur, décroché timide, puis éclats. On croit entendre une veine soul – cette rondeur mélodique – à laquelle s’allie un sens modal hérité des pratiques gnawa et sahariennes.


b) Les cordes et le vent
À l’occasion, trompette ou bugle soulevé du fond du son comme un soleil couché sous la mer. Des cordes frôlent, sans saturer, des nappes synthétiques pèsent à peine, un oud parfois nuance la texture. L’arrangement, chez Oum, est simple : laisser l’air passer.Abandon de l’encombrement sonore, des strates fines, lisibles, où meurt le détail.


c) Le mot, l’image, la danse
Les textes proposent des images élémentaires — le vent, la soif, l’ombre, le nom d’un ancêtre, l’adresse à une mère, une prière sans dogme — ils sont arrangés tel des poèmes mnémotechniques. Le corps se met aussi en mouvement : des pas qui s’ancrent, un balancement continu, des mains qui matérialisent la pulsation plutôt qu’elles ne dirigent. L’auditoire les suit presque naturellement, pris au piège du clap patient des qraqeb.

H1 — Grandir sur scène : performances spectaculaires
H2 — La dramaturgie du concert
a) Entrée de nuit, sortie de jour

Un concert d’Oum se raconte comme un rituel discret. L’ouverture met en scène le filoiement — une ligne de guembri, quelques frappes de qraqeb, la voix qui pose le premier motif –, puis le matériau se goinfre, se creuse, se rarefie.Il s’agit dans le creux, de solos tenus ; dans l’épaisseur, de la danse. La “spectacularité” n’est pas à prendre dans l’acception pyrotechnique, mais bien dans celle de la maîtrise du seuil : quand la salle bascule dans l’unisson, pas dans le cri.
b) Lumières et scénographie
La lumière est envisagée comme instrument : ambres, bleus profonds, blancs obliques. Des tissus sans luxe, des motifs géométriques, inspirés de zelliges, s’apparentent à peine à Berger, en filigrane, le regard n’étant jamais saturé : l’écoute commande. « Je veux qu’on voie le son », précise ironiquement l’un des técnicos, « pas qu’on l’ampute ».
c) Moments-clés  
Le call-and-response sur un refrain hassani ; la montée d’un motif gnawi qui semble ne jamais finir ; l’instant “à nu” où Oum chante sans amplification, l’espace d’une strophe ; le salut aux musiciens, long, précis, citant chacun par son prénom, par son origine. Tout contribue à dépeindre une communauté éphémère – intensément commune.

H1 — Une pensée musicale : ce que raconte Oum
H2 — Thématiques, récits, adresses
a) Le lignage et la terre

La figure de la mère, la généalogie féminine, des gestes transmis sans mot sont motifs récurrents d’Oum : elle chante les mains qui pétrissent, les yeux qui veillent, les voix qui se tiennent ensemble. Avec elle, la terre est une personne : on lui parle, on la remercie, on la sert.
b) Le voyage et l’accueil
Le voyage chez Oum n’est pas un exotisme : il s’agit de l’expérience du pas après pas. La route, les cafés, les chambres d’hôte, les sables. L’accueil est principe de règle : ouvrir la maison au passager, ouvrir la chanter à l’auditeur. Cet accueil sonore — laisser entrer — est son art de référence.
c) Le soin et la joie
On aurait tort d’y chercher une gravité continue : la joie circule.Rires, frasques au public, pas de danse, clins d’œil aux musiciens. La chanson devient care partagé : « Chanter, c’est soigner la fatigue des autres », lâche-t-elle une fois, de dos à la loge, guembri encore vibrant.

H1 — Contextes : histoires sociales et transmissions gnawa

H2 — Maâlems, lieux, circulations

a) Les Maâlems, les maîtres

Le cœur gnawa bat dans les mains des Maâlems : figures de savoir, musiciens, thérapeutes, passeurs. Leur autorité, forgée par des années de rituels, conduite les séquences, la couleur, la cadence, la “montée” vers la transe. Oum ne se présente pas comme leur égale, mais se met sur le plan de l’interlocution. Elle apprend aux côtés des eux et des leurs, puis propose des continuités.

b) Villes et zaouïas
Essaouira, Marrakech, Casablanca, Rabat : autant de foyers où les lignées gnawa ont placé des points d’ancrage.Les zaouïas – lieux de mémoire et de pratique – se déplacent vers les salles contemporaines : les festivals, les scènes nationales, les clubs. Il ne s’agit pas d’un simple déplacement ; plutôt d’un dialogue : la scène change la matière, la matière change la scène.
c) Diasporas et publics
La diffusion internationale des musiques gnawa a fait écho aux oreilles diasporiques – enfants et petits-enfants aux identités multiples – puis à un public curieux, universitaire ou pas, en quête de propositions sensorielles qui ne sacrifient ni l’intelligence ni le plaisir. Oum joue pour eux tous, organisant les passerelles de compréhension : traductions à l’oral, petits récits autour d’un titre, gestes indexant une chanson dans sa tradition.


H1 — Entre jazz, soul et transe : l’atelier des influences
H2 — Alliages et métissages sculptés
a) Le jazz comme espace de respiration


Le jazz, pour Oum, n’est pas une toile de fond, c’est un espace.Ainsi, non seulement l’improvisation disciplinée, l’écoute entre musiciens, la plasticité rythmique ne nuisent pas à la mise en mémoire de cet héritage gnawa, mais elles permettent de le préserver. Des chorus de bugle, des motifs de piano préparé, une basse électrique qui double parfois le guembri : aussi éblouissants que soient la lumière et la joie, la tradition se renforce d’une nouvelle jeunesse.


b) Soul et funk : moteur discret
Le groove soul-funk est un moteur discret, par ses lignes répétitives bien sûr, mais plus encore par ses appuis souples, cette propulsion en backbeat de manière si discrète qu’on n’a pas de mal à ne pas y penser. À cet égard, la musique est ici immédiatement accessible, sans sacrifier, ni ne renier la profondeur modale qui s’y glisse. On devient un écouteur, un pont.


c) Électronique légère
Dans des arrangements, on apprécie de petites textures électroniques : nappes granuleuses, delays sur les qraqebs, micro-samples de souffle. Sans jamais prendre le pas.Dans la pratique instrumentale, l’outil infuse un caractère élastique, ce stretch où l’oreille s’épanouit et le battement s’affine.

H1 — Conclusion : la voie d’Oum, la voix d’un temps

H2 — Recapitulation et perspectives
a) Une singularité assumée

Oum El Ghaït Benessahraoui n’ornerait-elle pas la tradition gnawa, elle y marcherait. Sa voix y invente une juste place : sans mimétisme, sans dissolvance. Organisant ensemble souffle saharien, intelligence jazz, chaleur soul, rigueur rituelle… et ce présent planétaire où la musique va vite mais aime la lenteur.
b) Un art de l’hospitalité

Avoir un peu d’hospitalité sur scène ne serait pas un mot, mais une méthode : nommer, proposer, faire place, respecter le secret, raconter sans exoter, faire résonner sans écraser. Oum l’exerce continuellement. Ses concerts ne sont pas des spectacles, ce sont des maisons ouvertes — et bien tenues.
c) Une promesse tenue

Ce que ses spectacles épris du spectaculaire ont promis, ils tiennent : l’on sort (ou pas) avec son oreille illuminée, son corps apaisé, sa mémoire (ou pas) alimentée d’images. La voie de Gnawa qu’elle dessine n’est pas un raccourci : c’est un chemin. Qu’il faut, pas à pas, emprunter, faire demi-tour, écouter, encore. Alors seulement, il est possible de comprendre que sa voix n’est pas au-dessus de la tradition. Elle est dedans — et c’est cela qui lui permet d’aller si loin.