Les matins de Jénine : chronique d’une filiation brisée, mémoire retrouvée

D.manel

Au travers de Les matins de Jénine, Susan Abulhawa livre ce qui apparaît comme une somme romanesque de la littérature palestinienne contemporaine – la fresque convoque le récit multigénérationnel dans lequel se répondent l’intime et le collectif, les destins qui se déchirent puis se saisissent, la langue à la fois âpre et lumineuse qui se fait refuge. Porté longtemps au cœur de la circulation orale des lecteurs, cet ouvrage se révèle être le texte de référence sur la question – par le biais romanesque – de la signification et de l’enjeu de la survie après l’exil, le camp, la guerre, et le travail éternel de la mémoire. Analyse d’une œuvre devenue matrice – romanesque, témoignage, geste politique, objet de scène et de lecture-concert, qui, de festival en librairie, ne cesse de se démultiplier dans l’espace et dans le temps.



H2 — Résumé : l’histoire familiale à hauteur d’enfant, de femme, de diaspora
H3 — a) Le point de départ : village, saison, arrachement.


Le roman s’ouvre sur la tranquillité d’un village palestinien — vergers, rites, racinée de sa terre après la Nakba (1948), puis déportée au camp de Jénine. Dès lors, deux lignes de force s’entrelacent, d’une part l’expérience du camp (précarité, bricolage, ruses de survie) et de l’autre la diaspora (départs, retours, lettres, accents et passeports). La chronique familiale épouse la courbe du siècle proche-oriental : 1948, 1967, Beyrouth, la dispersion, l’Occident autant d’étapes où des personnages recompose leur identité.


H3 — b) Amal, la voix-nervure.
Au cœur du livre il y a Amal.Elle parle tour à tour enfant, adolescent, adulte, couvrant l’entier du roman, et n’est pas tant une narratrice qu’un fil sensible (ou nerveux) glissant entre lignées, ruptures, pudeur des deuils. Amal, à l’école (au camp), aux amitiés sauveuses, aux amours impossibles, exil des États-Unis, retour pour comprendre « ce qui brûle sous les cendres ». Sa parole n’est jamais tendue vers un discours victimaire, elle est de combat, le plus souvent ironique, mais plus encore incertaine.


c) Un récit d’enlèvement et de retrouvailles impossibles

L’un des nœuds romanesques — qu’on n’éventera pas entièrement – tient à l’enlèvement d’un enfant de la fratrie, élevé de l’autre côté, point de Beckett qu’il faudra travestir entre filiation et oubli. Le roman revient à ce destin de façon volontairement étale, faisant de cette trajectoire l’allégorie d’un monde où l’identité ne serait plus qu’un poids détérioré, recouvert, occasionnellement, effacé, si rebutant que rouge ou bleu.La cicatrice, le titre original de l’édition anglaise — la marque d’une perte, mais aussi d’une possible réinscription — témoigne de l’ambivalence qui irrigue le livre.

H2 — Contexte historique : la Nakba, Jénine, la diasporisation

a) 1948 : la fondation d’un temps brisé


Les matins de Jénine renvoie à la Nakba, événement matriciel qui fonde un « temps brisé » : celui de l’exil massif des Palestiniens, de la dépossession, du camp comme horizon. L’art du roman consiste à descendre des slogans et des cartes à la texture du quotidien : l’improvisation des cuisines, la solidarité des femmes, la classe de fortune où l’on tient encore un cahier. Ces détails resserrés réintroduisent une densité humaine là où souvent les discours ont aplati le réel.


b) Camp de Jénine, ville, mémoire vive
Habituellement espace de contraintes et d’inventivité, Jénine est l’un des personnages du livre, à qui il impose ses rythmes (distributions, rafles, soirées sans électricité) et imaginaires (chants, poèmes, fables). Le roman saisit ce paradoxe : l’extrême pauvreté matérielle y cohabite avec une exceptionnelle vigueur des récits, à croire que l’identité se reconstruirait chaque matin, à la main, par la pierre, le chant et le geste.


c) 1967, 1982, 2000… Le fil des séismes
Sans être jamais un manuel, le livre tresse aussi la chronologie : la guerre de 1967, Beyrouth au tout début des années 1980, la seconde Intifada… Chaque « séisme » reconstruit la carte intime des personnages.Il ne s’agit pas tant de savoir si nous sommes en présence d’un combat correctement mené que de ce qu’il a pu faire de nos corps, de nos voix : au-delà du chagrin ou du silence, de la narration ou du rire, de ce qui nous définit en somme, la littérature vient habiter au cœur d’espaces-temps différents – ceux des dates et des vies.

H2 — Anatomie littéraire : voix, structures, symboles
a) Une voix polyphonique au service du particulier

Le tour, la capacité d’Abulhawa, consiste dans le montage des voix, l’enchaînement des récits d’Amal, des souvenirs des aînés, des descentes rapides dans le vécu secondaire, de lettres, de carnets. S’il s’agit d’une polyphonie, ce n’est pas un procédé, la forme est celle que requière en l’état la mémoire éclatée de chacun au sens où chacun porte sa part de la mémoire des événements vécus. Journalistique dans le sens du détail, dans le vivacité des images, la langue de l’auteure opère sans accroc le glissement permanent, entre le registre du reportage et celui de l’élégie.


b) Temporalité éclatée, mémoire vers le passé
Le roman se place dans une temporalité dispersée, avec des retours en arrière, des analepses, des sauts dans le temps, des « matins » qui sont ces moments de basculement d’un temps où la journée n’est pas encore déterminée. Un choix structurel qui rend palpable cette réalité qu’un siècle n’est pas guéri par une chronologie, qu’on le reprend par fragments, par halos. La transition est franche, le montage est cinématographique.


c) Symboles : l’olivier, la clé, la cicatrice
(a) L’olivier, métaphore d’un enracinement blessé, mais tenace ;
(b) La clé qui est motif récurrent de la diaspora palestinienne, instrument de transmission, preuve d’un droit.
(c) La cicatrice plus qu’une blessure, écriture sur la peau, emblème d’une identité qui ne se supprime pas mais se transforme.

H2 — Biographie de l’autrice : une voix parmi d’autres de la diaspora

a) Origines et trajectoire
Palestinienne de naissance, élevée dans le Levant puis en Occident, cette romancière incarne cette génération pour qui la diaspora n’est pas une abstraction, mais une expérience. Celles et ceux qui souhaitent s’en faire une idée ne trouveront pas d’autre exemple que l’écrit qu’elle fait en toutes lettres de sa propre vie, « Qui veut m’entendre ? » (2015), qui, avec un projet humain et un engagement humanitaire au cœur de ses études aux États-Unis, réinvestit l’attention, l’invention, la recherche d’une position littéraire où l’informé côtoie le sensible. Cette double inscription, sociale et littéraire, irrigue Les matins de Jénine.

b) Œuvre et engagements
Au-delà de ce roman, Abulhawa a poursuivi une œuvre précisée par l’engagement dans l’exploration des destinées palestiniennes, toujours sur le mode de la complexité : ne pas s’installer dans les postures lisses et univoques, accepter de se faire contradictoire, montrer des femmes qui s’affirment ou échouent, qui négocient. Ce travail littéraire s’articule avec son action associative et ses prises de paroles publiques, qui composent le geste romanesque et font de l’écriture romanesque le lieu d’une narration qui transmet, qui délibère


c) Style et héritage
Son style fait se rencontrer clarté, lyrisme maîtrisé, et sens de la scène. On songe à de multiples filiations : la grande fresque réaliste, mais aussi les récits d’exil de la littérature mondiale (d’Amin Maalouf à Chimamanda Ngozi Adichie, en passant par Assia Djebar et Ghassan Kanafani). Abulhawa dit sa singularité en s’y inscrivant : la précision sensorielle transfigure le document en geste d’art.

H2 — Réception, débats, controverses
a) Un succès de lecteurs, puis de prescripteurs

Le roman a d’abord circulé « par la main », recommandé de lecteur à lecteur, de libraire à club de lecture. Il a ensuite « pris sa place » dans les salles de classe, les bibliothèques et les comités de lecture.Certaines critiques ont fait savoir qu’il s’agissait là d’un « livre phare pour comprendre l’intime de la question palestinienne » (selon une professeure de littérature comparée que nous avons interrogée) ; d’autres ont rappelé qu’il s’agissait d’un roman, pas d’un reportage, ce qui ne doit pas faire confondre le témoignage et la preuve.


b) Les controverses : frontières entre fiction et Histoire
Parce qu’il vit les sujets brûlants (la Nakba, la vie au camp, la vie au cœur de la violence), Les matins de Jénine a parfois suscité des procès d’intention. On lui a reproché d’« émotionnaliser » le politique ; on lui a, en revanche, reproché de ne pas s’y abandonner suffisamment. Force est de reconnaître néanmoins la puissance du livre : tenir sur l’étroite ligne de crête de la littérature, qui, là où la précision sensible du genre lui confère visiblement un contenu humain, n’abandonne pas la géopolitique du livre.« Si l’on demande à la fiction de prouver, on lui retire son droit de penser », confiait récemment un metteur en scène ayant adapté le texte au théâtre.


c) Tracés et circulation
En effet, traduit dans de nombreuses langues, le roman circule en dehors des milieux militants, atteignant un public de lecteurs curieux, universitaires, bibliothécaires et professeurs du secondaire. Sa capacité à mettre à hauteur d’élèves des enjeux historiques complexes, et des préoccupations artistiques en lien avec les figures d’une histoire passée prise entre art et guerre, lui permet de tenir une place singulière dans les bibliographies scolaires et universitaires.

H2 — Performances scéniques, lectures-concerts et vie culturelle

a) Lectures scéniques et « performance » littéraire
Le texte a connu de multiples vies sur scène : lectures en intégralité ou « fragments choisis », dispositifs dépouillés (un pupitre, une chaise, un oud ou un qanoun), parfois des projections d’archives familiales. Ces performances, souvent portées par des comédien·ne·s issus des pratiques du théâtre documentaire prennent en charge l’émotion des propos romanesques en accentuant la charge affective des mots sans l’écraser. Les citadins ressortent, comme dirait une programmatrice de médiathèque, avec « l’impression d’avoir découvert une famille et d’avoir pénétré son salon ».


b) Les penchants culturels et les influences
(a) Dialogue avec la musique : chants sépharades ou mélopées traditionnelles, improvisations au ney, compositions minimalistes contemporaines. Doucement, la musicalité du texte s’en trouve prolongée.
(b) Arts visuels : photographies de logements détruits, dessins d’oliviers, calligraphies : des plasticiens prolongent les motifs du roman.
(c) Poésie et récit : le texte fait écho à une filiation qui va de la poésie d’exil (Mahmoud Darwich, Fadwa Touqan) tout en évitant le mimétisme, mais sans négliger les « lieux de la parole ».


c) Passé et avenir des événements
Des festivals littéraires, des scènes nationales, des librairies indépendantes ont connu ces formes légères de rencontres, tables rondes et ateliers de lecture à voix haute.Le phénomène se poursuit : de nouveaux collectifs annoncent des soirées alliant lectures, musique et témoignages, souvent avec des partenaires d’associations de solidarité culturelle. La forme réduite — une heure, une voix, une musique — devient vecteur d’accès au roman pour des publics hétérogènes.

H2 — Comparaisons et filiations : un roman-monde.
H3 — a) Dans la lignée des grandes fresques.

Les Matins de Jénine s’apparentent ainsi à des œuvres ayant raconté le siècle à partir d’une famille : de Cent ans de solitude (pour le mythe) à Middlesex (pour l’exploration des identités), ou L’ombre du vent (pour le mouvement de la mémoire par les objets).En dépit de son attachement à la fiction, la conviction d’Abulhawa n’invoque aucune de ces références.


H3 — b) Une littérature en mouvement
Aux côtés d’autres voix de la diaspora, arabophones et au-delà, le roman participe d’une littérature du mouvement : récits d’exils, trajectoires circulaires, hybridations de langues. Ici l’apport est double : une mémoire située (Palestine, camp de Jénine) et une expérience universelle (que faire de nos pertes ?).


H3 — c) Langues et traductions
Les traductions ont orienté la réception du livre, modulant les registres de langue, choisissant les équivalences. Les lecteurs francophones, par exemple, ont souvent souligné la clarté du texte : une limpidité qui vient plus de l’économie du phrasé que de la simplification des enjeux.

H2 — Conclusion : une littérature de la réparation — sans illusion, avec courage
Les matins de Jénine est un livre de modestes réparations : celles que rend possibles l’écriture sans usurper la justice. Il n’efface rien, ne prétend pas solder un siècle, ne propose pas d’issue miracle. Il équipe autrement : en redonnant des noms aux silhouettes, des chambres aux souvenirs, des gestes aux vies que sans cela l’on ne verrait que sous la forme de chiffres. La réussite de Susan Abulhawa doit tout à cette justesse : un roman tendu entre le particulier et l’Histoire, où la forme — voix polyphonique, temporalité fragmentée, motifs récurrents — épouse le fond — exil mémoire transmission.
L’onde de choc du livre n’a pas fini d’en faire vibrer la résonance : en librairie, à l’école, sur scène, lors de lectures-concerts. À une époque où le champ du débat public est pollué par les péremptoires certitudes, cette œuvre rappelle l’essentiel : littérature et complexité font bon ménage. C’est à ce prix seulement que l’on peut affronter l’histoire.