En 1968, Claude Chabrol signe Les Biches, un drame troublant qui explore avec une finesse glaciale les zones d’ombre de l’amour, du pouvoir, et de l’identité. Plus qu’une simple histoire d’amour ou de jalousie, le film se termine sur une scène qui bouleverse et interroge — et selon son auteur, elle dit quelque chose de profond sur les rapports humains et la dynamique sociale.
Un dénouement violent qui transcende le drame
La fin de Les Biches ne ressemble pas à un happy‑end hollywoodien. Après que Frédérique, riche bourgeoise, et Paul, l’architecte séducteur, ont semé Why, jeune artiste bohème, dans une ambiance glaciale de triangle amoureux, la jeune femme abandonnée et consumée par la jalousie revient à Paris déterminée à tout récupérer. Plutôt que de fuir ou de se résoudre à la défaite, Why commet l’irréparable : elle poignarde Frédérique dans un acte qui dépasse la simple violence physique.
Ce geste marque l’apogée d’un conflit intérieur et symbolise, selon de nombreux spécialistes, l’anéantissement d’une identité face à l’obsession. Why ne tue pas simplement Frédérique : elle la remplace. Elle s’approprie non seulement ses vêtements, mais tente aussi d’imiter sa voix dans un appel téléphonique final comme si, en détruisant l’autre, elle cherchait à devenir elle‑même.
Chabrol raconté par Chabrol : ce que signifie vraiment la fin
Claude Chabrol ne masque pas ses intentions derrière des métaphores vaines. Pour lui, Les Biches n’est pas une histoire d’amour tragique à proprement parler, mais une étude des rapports de forces entre individus et classes sociales. Il a expliqué que son film est avant tout sur « l’équilibre d’une relation quand quelqu’un d’autre intervient et modifie les accords que les gens passent entre eux ».
Dans cette optique, la fin du film avec Why qui « devient » Frédérique illustre une dynamique de pouvoir. Frédérique, riche et dominante, incarne un pouvoir social et économique,
Why, pauvre et vulnérable, devient la victime de cette attraction destructrice. En réaction, son acte de violence est un rebondissement ultime de révolte face à cette hiérarchie.
Chabrol s’est ainsi amusé à brouiller les pistes entre amour, possession et destruction, offrant une fin qui interroge l’obsession qu’elle soit sentimentale, sociale ou existentielle.
Entre copies et originaux : miroir, reflet et identités
Si l’on va un peu plus loin que les seuls mots de Chabrol, la conclusion du film fonctionne presque comme un miroir brisé. Dès le début, Frédérique et Why jouent à se refléter l’une dans l’autre, mais ce n’est qu’à la fin que cette dualité devient explicite.
Why est celle qui a absorbé, à force de fixation psychologique, la personnalité de Frédérique. Autrement dit, la fin est un commentaire sur la disparition des frontières entre sujet et objet, dominant et dominé une idée que Chabrol décortique avec précision tout au long du film.
Cette fin continue de fasciner aujourd’hui
Quarante‑plus tard, Les Biches reste un jalon du cinéma français, car il remet en question nos idées reçues sur l’amour, la jalousie et les rapports sociaux. Réalisateur méticuleux et observateur attentif des travers humains, Chabrol ne se contente pas d’un drame psychologique : il met en lumière ce qui se passe quand les « biches » ces êtres sensibles, beaux mais vulnérables sont confrontées à la domination, à l’abandon et à la quête d’identité.
Ce n’est pas seulement l’histoire de deux femmes et d’un homme. C’est une méditation sur le pouvoir, la possession, le rôle de la société bourgeoise, et la fragilité de l’âme humaine dans ses relations les plus intimes.





