Le premier long-métrage intégralement créé par l’intelligence artificielle et produit par Thala Films

D.manel

Prod a ouvert une brèche dans l’écosystème du cinéma d’auteur comme dans celui des contenus. Scénario généré, storyboards synthétisés, décors virtuels, visages des comédiens générés de toutes pièces, musique adaptive interprétée en concert : une production 100 % IA assume, non sans controverse, un geste artistique au sens fort du terme. Un coup d’éclat derrière lequel pointe la vision de son producteur-propriétaire, un réseau d’artistes et d’ingénieurs, le pari de faire coïncider innovation technique, exigence esthétique et modèle économique crédible.



Thala Films Prod, un nom fait son apparition dans l’arène
a. Identité, vision, propriétaire

Fondée par Nadir Thala, producteur franco-maghrébin passé par le clip musical et l’installation vidéo, Thala films Prod se revendique comme ayant « fait de l’IA un outil de création à part entière comme contrainte poétique ».L’entreprise, implantée à Vaulx‑en‑Velin (pôle technique et laboratoire de R&D) et à Montreuil (en studio de post‑production) se présente comme une maison de production “indé‑tech” : petite taille, mais pipeline entièrement numérique, culture de prototypage rapide et partenariats déliés avec des collectifs de développeurs comme d’artistes. « L’IA n’est pas un moyen d’accélérer, mais un moyen de faire. On y gagne en lenteur si l’on n’a pas l’exigence », dit Thala, dont la frugalité est éthique : rendre public tout outil à caractère propriétaire une fois rentabilisé, préciser les chaînes de traitement, systématiser les contrats équitables avec les humains contributeurs (auteurs‑consultants, réalisateurs d’animation, mixeurs).


b. Définition de la « prod 100 % IA » :
Le « 100% IA » ne signifie pas l’absence d’humains au contraire, il s’agit bien de dire qu’à chaque étape critique (écriture, visuel, voix, musique, montage, étalonnage, sous‑titrage) un modèle d’IA est intervenu comme premier moteur, tandis que les humains avaient la responsabilité de la direction artistique, des réglages et du contrôle qualité.À vrai dire, ce choix de Thala Films Prod présente une inversion du pipeline : l’IA serait le générateur primaire, l’humain, l’éditeur, curateur, organisateur, ce qui représente un choix (philosophique aussi bien que technique).


c. Un contexte artistique et social
Le geste se situe dans un moment de crispation : grèves récentes de scénaristes, inquiétudes syndicales dans la mesure où il y a exploitation/appropriation potentielle des voix et visages, débats autour de la propriété intellectuelle des datasets. Thala promet traçabilité, consentement et compensation : voix de synthèse entraînées avec comédiens partenaires (contrats d’empreinte vocale), bibliothèques d’images “clean” (bases de données internes, œuvres sous licences compatibles, créations originales). C’est donc un film-test grandeur nature d’une IA responsable.


Le film : « Les Cartographes du Vent »
a. Le synopsis et les ambitions

Titre : Les Cartographes du Vent
Durée : 1h38
Genre : fable scientifique, romance fantasmagorique
Pitch : Dans une ville portuaire reconstituée en modèle climatique vivant, une jeune ingénieure invente une méthode pour “lire” le vent comme on lit une partition.Elle y découvre les traces de souvenirs laissés par le souffle, les mots et les départs des vivants. Elle tombe amoureuse d’un géographe sonore cartographe des rafales. Mais la tempête des algorithmes, privatisée par un consortium privé du climat, menace de privatiser l’air lui-même – la ville s’organise, le vent devient langue commune.
« On voulait un récit sensible des infrastructures invisibles qui régulent nos vies. Le vent, c’est la plus ancienne technologie du monde », explique Aïda Ben Amar, directrice artistique du studio IA chez Thala.


b. Images, voix et musique : signature de l’IA
Images : la photographie associe textures granuleuses issues de pellicules 16 mm et reflets liquides générés par IA imitant diffraction lumineuse d’un poisson en sel. Les visages, à partir de composites synthétiques (et donc de non-comédiens filmés), sont des avatars en photoréalisme du dernier modèle, réinterprétés pour éviter la “vallée de l’étrange” de Morin.Voix : doublage neural signé par Maison Vocale, avec comme matrice le timbre de quatre comédiens. Contrat d’usage : chaque phrase synthétisée est loggée, traçable, rémunérée à la ligne, à la marge de l’artiste.
Musique : IA adaptative (moteur propriétaire, Éole) sous la direction de la compositrice Soraya Duval. L’orchestre change selon le mouvement de la scène : au montage, les variations générées on été « re-jouées » par un quatuor pour conserver le grain acoustique.


c. Une esthétique située, au carrefour du documentaire et du mythe
Ports populaires, banlieues, mer — les Cartographes traversent des images-mémoires convoquant des filiations : Agnès Varda pétrie de respect des gestes et des matières, Chris Marker de mémoire des vents, Mati Diop de porosité entre le réel et l’imaginaire, Tsai Ming-liang de liquéfaction du temps, lenteur du plan. L’IA y sert une hypersensibilité : elle calcule mais surtout vacille.

Comment fabrique-t-on un film 100% IA ?
a. Les différences de voix artificielles.Écriture : de la genèse à la dramaturgie

La « writers’room » a pris ici la forme d’un atelier de curatelle :
itérations génératives : briefs thématiques, impulsions de scènes, variations de dialogues,
filtrage humaine, Camille Aufray, dramaturge, réalise des passes de cohérence : arcs émotifs, motifs récurrents (le souffle, la cartographie, l’attente, …)
bibles : mise en composition de bibles des personnages avec historiques « affectifs » calculés (comment un choix au début fait écho vingt séquences plus loin).
« Nous avons réhabilité l’outline : un squelette clair, et l’IA assure la charpente ! », dit Aufray.


b. Storyboard et décors : génération, kitbashing, simulation
Storyboard neural : génération des angles et des mouvements en fonction d’un découpage, puis élection par un trio humain (réalisation, lumière, chef décorateur IA).
Décors composites : un port composite (Marseille, Oran, Gênes) entraîné sur des banques d’images sous licence + fiction graphique interne pour enrichissement.
Météo paramétrique : modèle de vent simulé (vitesse, turbulence, pulvérulence salé) injecté dans le moteur de rendu pour influer sur quid ? vêtements, cheveux, lumières ?


c. Casting virtuel et direction d’acteurs‑avatars
Thala a refusé de “cloner” des acteurs existants. Il a privilégié la synthèse composite :
Atelier des visages : traits, héritages, asymétries, imperfections volontaires (grain de peau, sourcil récalcitrant).
Jeu : micro‑mouvements guidés par “références émotionnelles” (enregistrements vidéo de comédiens partenaires, avec leur consentement).
Ethique : chaque avatar a une carte d’identité fictionnelle : âge fictif, origine, préférences — il s’agit d’éviter l’avatar “neutre” qui est un style plus qu’une neutralité.



Économie : un budget compressé, des dépenses déplacées
a. De la production physique à l’infrastructure logicielle

Tournage : zéro décor physique, locations et transports drastiquement réduits.
Pic de dépenses : GPU, licences, ingénierie ML, sécurisation juridique.
Temps : itérations rapides, mais longue phase de calibration. Le “coût temps” se déplace vers annotation, curation, QA artistique.


b. Distribution : plateformes, salles et événements hybrides
Thala assume un circuit mixte :
Salles : sorties événement avec concert live (voir section suivante).Plateformes : version interprétée (mixage audio en 5.1 ou binaural) et notes de production interactives. Édition : vinyle des thèmes ré- arrangés, livret sur la fabrique IA


. c. Viabilité : la marge dans les services Le studio imagine des services associés : post-mortem techniques, workshops pour écoles, licences de modules IA (par exemple, le moteur météo Éole).
Le film devient comme à l’accoutumée une vitrine autant que produit fini.

Performances spectaculaires : musique, images, scène a. Le concert-film : « Cartographier le vent en direct » Aux avant-premières, la musique IA adaptative est “jouée” en temps réel par Soraya Duval et son quatuor, l’algorithme prenant du rythme au coup d’un capteur d’air installé dans la salle. L’écran affiche par moment “cartes de vent” qui ont guidé la scénographie.

Effect : une respiration partagée entre public et film.
b. Passées et à venir : la tournée des concerts-performances Passées performances : Lyon — Les Subs : immersion 180°, couloir de mistral simulé.Paris — La Gaîté Lyrique : session « vent urbain » avec souffleries d’appoint. Marseille — Friche Belle de Mai : atelier-concert sur la voix synthétique. À venir : Bruxelles — Bozar : version polyglotte (superposition de voix). Genève — Mapping Festival : projection, cartographie architecturale. Nantes — Stereolux : masterclass « musique adaptative et dramaturgie ».
c. Pourquoi ces performances importent : elles montrent que l’IA ne se limite pas à l’écran : elle se performe, s’écoute, s’éprouve. Espace rare où techniciens et spectateurs partagent une matière vivante.
Analyse esthétique : ce que change l’IA au style :
a. Granularité et continuité :
l’IA excelle dans les textures et micro-variations ; le studio avec elle se met à « respirer » l’image. Mais la continuité reste un art humain : le montage, l’ellipse, la gestion des tensions : doigté qui pour l’instant n’est pas déléguable.
b. Voix et incarnation : la voix de synthèse n’est pas imitation : c’est une matière.Pour le film, aucune fausse pudeur : un grain moiré au bon endroit, une pureté toujours trop apparente qu’on compense par les bruits de souffles réintroduits au mixage. Une ambiguïté productrice : une voix plus-qu’humaine pour parler de gestes très humains.
c. Danse des paramètres
La direction artistique s’est souvent résumée à régler des sliders : entropie, cohérence, timbre, saturation, nébuleuse lumineuse. Nouveau geste chorégraphique des images : danser avec les paramètres.

Les autres films du catalogue (ce qu’ils dessinent)
a. Ramsès Delta (en développement)

Polar deltaïque se déroulant entre usine de désalement et coopérative de pêcheurs. IA dédiée à la goutte d’eau (réfraction, turbidité).
Note d’intention : « La soif fabrique des routes ».
b. Le Théorème du garage (pré-production)
Chronique d’un atelier de mécanique devenu fab‑lab de quartier. IA de bruit industriel —cliquetis, vrombissement— utilisé comme matière rythmique.
Pitch : des adolescents réparent la ville en réparant des moteurs.Mille Fards (XR-opéra)


Opéra XR à l’ombre des cosmétiques comme procès du regard‑filtre. IA de peau : pores, brillance, sur‑contraste.
Ambition : un conte cruel sur la lumière sociale.


Portait du propriétaire : Nadir Thala, producteur et passeur
i. Son parcours
Né à Sétif, éduqué entre Vaulx-en-Velin et Villeurbanne, Nadir Thala s’initie au montage dans un atelier associatif. À 20 ans, il monte des clips pour des rappeurs locaux, puis des installations vidéo. Une bourse municipale lui permet de partir en résidence dans un labo d’art numérique. Il découvre l’IA comme outil chorégraphique de l’image.
ii. Sa pensée
« La technique n’est ni arme ni solution. C’est notre milieu. On y circule, on y négocie », dit-il.
Il parle d’équité et des contrats, des récits situés et de la fierté populaire. C’est une maison petite par choix.
c. Lien et équipe
Thala est à la tête d’une équipe transdisciplinaire : ingénieur ML, artiste visuel, juriste, preneur de son, dramaturge. Rituels : revues d’images silencieuses (on regarde sans parler, puis on écrit), métronomie (chaque séquence chronométrée sans image, pour tester le tempo narratif).

Conclusion — Un premier film 100 % IA qui respire l’humain
Les Cartographes du Vent — le premier long-métrage 100 % IA de Thala Films Prod — étonne par son tact : loin de la démonstration techniciste, il propose une fable sensible attachée à des biens communs invisibles. La prouesse technique (avatars, voix, météo paramétrique, musique adaptative) s’efface au profit d’une dramaturgie tenue et d’une poétique du souffle.
Dans l’atelier-usine de Thala, l’IA n’est pas un fétiche : elle est un instrument. Ce premier film est un prototype public d’un modèle de production que pourrait nourrir le cinéma indépendant : coûts délocalisés, contrats équitables, ouverture méthodologique, performances-ponts entre salles, scènes et écrans. Les concerts passés et à venir prolongeant l’expérience : la bande-son respire, les images s’éprouvent, la communauté se construit.
Au-delà des controverses, le plus important reste : qu’est-ce que cela nous fait ? Ici, ça fait du vent dans la tête, des cartes sur le cœur. Et rappelle que l’avenir du cinéma — même généré — se joue dans la main des artisans, dans la voix de celles et ces ceux qui racontent, et dans la patience de regarder ensemble.