Faraj Hanna, quel artiste ! Portrait d’un funambule entre héritages et audaces

D.manel

Insaisissable ? Multiple ? Surtout terriblement présent : Faraj Hanna, auteur-compositeur-interprète et performeur, installe sa voix au cœur d’un théâtre musical où s’affrontent maqâms du Levant, textures électroniques, poésie francophone et pulsations urbaines. Des salles intimistes aux festivals de premier ordre, il densifie un projet qui vaut d’y regarder de plus près : une musique de passages, de langues, de gestes — où chaque concert devient promesse de mue. Portrait long format d’un artiste à la trajectoire singulière, qui bouscule sans renier et rallie sans simplifier.

H1 — Un artiste à l’interface : identités, langues et scènes
H2 — Origines et formation : la grammaire du dehors
a) Enfance polyphonique

Faraj Hanna est né dans une famille où le récit fait autant partie de la vie, que la chanson : aux âges où se déroule la scolarité, il grandit au son d’enregistrements domestiques : des cassettes patinées dans lesquelles se croisent des chants liturgiques orientaux , des airs populaires et des voix de radiodiffusion. Cette mémoire analogique va constituer sa première bibliothèque. « La cassette, c’est un objet qui respire », confiera-t-il ailleurs. Elle respire, et elle transmet : timbres, souffles, silences. Avec l’enfant, elle procure à l – expérience ce que la partition ne note jamais — le tremblement.


b) Apprentissages et décentrements
S’adolescent, il rencontre presque simultanément deux héritages : l’art du maqâm, avec sa dentelle d’ornements et la science du micro-ton, et la rigueur harmonique de l’Occident. De cette double fréquentation naîtra la conviction que la technique n’enferme pas, mais libère.Il se consacre à l’harmonie, explore la lutherie électronique avant de rejoindre divers ateliers d’improvisation où les règles se mettent en place à travers les violations. C’est là, selon le mythe, qu’il dévoile sa signature : une voix qui module en clair-obscur, un sens du rythme qui n’a pas besoin de frapper fort pour marquer les esprits.


c) Paris, Beyrouth et plus loin : le cercle devient spirale
Ses débuts scéniques, plutôt discrets, s’opèrent dans des lieux sensibles au frottement : petites salles, chapelles désacralisées, clubs expérimentaux. Les géographies se font complices : Paris, Beyrouth, Bruxelles, Marseille, Berlin. A chaque escale, des collaborations prenant forme, un oudiste qui samplera les oiseaux, une violoncelliste qui s’aventure en harmoniques, un beatmaker qui refuse la dictature du drop. Le cercle des amitiés se transforme en spirale, et l’oreille publique suit.Langue, voix, geste : une esthétique de la porosité

La voix entre instrument politique et voix poétique

Dire, chanter, murmurer

Pour Faraj Hanna, la limite entre dire et chanter s’estompe intentionnellement. Les textes – français, arabe, parfois un mélange de l’un arrosé de l’autre – ne sont pas l’emphase facile des productions tonitruantes : ils jouent d’accentuations, refusent le pathos, et préfèrent le détour qui fait surgir l’émotion dans le mi-voix. Ainsi, « il chante comme on écrit dans la marge, pour donner du blanc à la page », observe la metteuse en scène fictive Nora Ghali. Car, pour elle, le murmure est stratégie, non pas faiblesse, inversion qui déplace l’écoute et oblige à un rapprochement.

Les modalités varient. Les inflexions modales ouvrent des espaces mélodiques où l’émotion s’exprime différemment. En aucune façon pastiche ni folklorisme figé : l’usage de microtons ne sert pas à colorer un exotisme qui deviendrait ainsi caricatural, mais recomposer la logique du refrain.On se fond plutôt dans la pulsation que l’on compte. Le 4/4 est présent; une syncope en débusque un.
« Ses mesures sont de l’ordre d’un pas — un pas qui trébuche, oh, avec élégance » dit Rami Belkacem, percussionniste.
c) Le corps comme chambre d’écho
Hanna performe avec le corps : une main qui scande, un torse qui incline, un visage qui écoute. La gestuelle, sobre, n’est jamais décorative : elle sculpte l’espace sonore. Pour défaut, certains concerts font d’un plan de lumière un produit du théâtre minimal qui dessine les zones de chaleur et de nuit autour de lui. « Il y a chez lui l’économie du danseur, note la chorégraphe Élise Martenot, ce sens du geste nécessaire, jamais superflu ».

H1 — Disques, scènes, répertoires : cartographie en mouvement
H2 — Discographie : des albums comme territoires
a) Un premier album qui refuse l’innocence

Premier long format, Les Promesses du sel, il est un pacte : l’intime sera politique, mais jamais slogan. Entre nappes synthétiques et percussions sèches, la voix s’ouvre des clairières : poèmes de l’attente, portraits en creux, géographies du manque. Ancrage, Tessiture, Levantine sont des titres qui, tout en ne devenant pas démonstratifs, proclament un énoncé exploratoire.


b) Un EP-charnière : l’atelier ouvert
Dans Fuites, EP expérimental, il tente des formats brefs, presque aphoristiques. Une piste ne dure que 1’47 ; une autre n’encombre qu’une boucle de trois accords, à laquelle s’agrège un chœur échantillonné. On y sent la fabrique : studio comme laboratoire, erreur comme méthode.C) Le cycle scénique « Palimpseste »
Non point un album, mais une suite de spectacles aux contours bien dessinés qui se cristallise au gré d’un même motif : comment une chanson change quand elle apprend le lieu. Ainsi Palimpseste s’ajuste aux villes : à Marseille, la guitare s’ensable ; à Bruxelles, des vents s’invitent ; à Beyrouth, l’oud prend les rênes. « Chaque étape efface un peu l’ancienne, mais pour mieux faire place à ce qui reste », souligne Hanna.


H2 – Des performances spectaculaires, sans bluff
a) L’épure, de près

L’une des signatures scéniques de Faraj Hanna reposent sur une forme d’épure spectaculaire. Tout semble simple, et tout est pesé. Dans un club, le set se trouve coupé en trois îlots, qui, entre chacun, se glissent tout de même des fragments parlés, des vignettes quasi radiophoniques. On croit à la fragilité, c’en est même un choix. L’amplification est d’une grande précision, la dynamique contrôlée.

b.) L’architecture sonore

Travaillant avec des régisseurs son, à la mesure de ce qu’il exige d’un ensemble de chambre : une cymbale qui expire, une réverbération qui s’interrompt, une respiration qu’on décide de montrer. Le spectaculaire naît de cette architecture : lorsque tout à coup la musique se tait, un coup de main ve monnaie la caisse claire. Le public devient instrumentiste.


c.) Le moment choral Hanna a pour habitude de faire chanter aux salles une cellule mélodique simple, presque un ostinato. Il l’entrecoupe, l’inverse, l’étire. « Tout à coup, on a l’impression d’avoir une chorale de quartier », témoigne Maya Sfeir, musicienne et habituée de ses concerts, « et c’est bouleversant parce que ce n’est pas préparé, c’est co-composé.

H2 — Passé et à venir des concerts : une trajectoire partagée
a) Native, on commence en tout intime :
festivals où les genres se mêlent, lieux où la musique du monde est avant tout écoutée, scènes curieuses d’Europe. On y revient souvent, en sorte de préserver les fidélités de ceux qui l’ont permis.
b) En plateau
On l’a vu partager l’affiche avec des instrumentistes minimalistes, chanteuses poètes, collectifs électroniques. Logique de plateau : présence dépouillée, conversations de répertoires, refus de la clôture.
c) Dates à venir, projets scéniques
Pour sa part, son entourage aurait en cours la préparation d’une nouvelle série de dates pour la saison à venir entre France, Belgique et Méditerranée. On envisagerait des formes modulaires : salles à jauge variable, résidences courtes, rencontres in situ. Dans l’atelier, on circule avec la scène.

H1 — Titres phares, scènes marquantes
H2 — Chansons repères
a) Levantine

Manifeste sur le mode hijaz, Levantine superpose ce motif à un pattern rythmique discret au fond. En français, le texte parle d’un chez-soi « déplacé sans déménagement ». L’équilibre est tenu de peu : un souffle, un silence, un retour d’une note tenue pont.
b) Ancrage
Plus frontal, Ancrage assume le refrain. Mais celui-ci est mobile : la deuxième occurrence a changé, timbre et harmonie. Effet subtil, fidèle à son esthétique du déplacement.
c) Tessiture
Chanson de demi-voix, Tessiture déploie la notion de domaine vocal : moins une performance de puissance qu’une exploration de seuils. Tout repose sur une pulsation fragile et un chœur d’ombres — ses propres doubles harmonisés.

H2 — Spectacles mémorables
a) Le petit théâtre devenu grande salle

On se souvient de cette date où un théâtre à l’acoustique sèche sut bouger la setlist : percussions étouffées, voix plus proche, guitare remplacée par un oud discret, ce fut une soirée où l’intime prit le pas sur la démonstration. Un pas de côté.
b) Le club où le public chanta
Dans un club réputé pour son exigence, il ose couper la musique : « les artistes je vais vous faire un motif à trois notes ! Surprise : la salle suit. Il sample en direct, construit une polyphonie. Moment choral, moment politique : la scène devient lieu commun.
c) La collaboration chorégraphique
Avec une compagnie de danse contemporaine il invente un dispositif de plateau où musiciens danseurs partagent l’espace au même titre.Le son réagit aux corps, les corps réagissent au souffle. Le concert devient plateau chorégraphique.

H1 — Conclusion : la durée
H2 — Récapitulatif et horizon

Faraj Hanna ne coche pas des cases ; il ouvre des seuils. Artiste de la porosité, il tisse une œuvre qui fait dialoguer des héritages sans folklorisation, la chanson sans simplification, l’électronique sans déshumanisation. Sa voix, proche et à distance, maintient le fil ; ses arrangements, discrets et sans esbroufe, écartent l’anecdotique ; ses concerts, hospitaliers et exigeants, construisent du commun.
Son parcours — fait d’exils symboliques, de villes-atelier, de scènes qui se répondent — racontent aussi quelque chose de notre époque : apprendre à écouter ce qui ne se donne pas d’emblée. Hors cris décoratifs, nuance, beauté d’un souffle, tremblement d’une note tenue.
Les pages suivantes s’écrivent d’ores et déjà : un projet d’album en route, des dates de concerts à venir, des collaborations à développer. On peut gager que la mue se poursuivra, fidèle à ses habitudes : en déplaçant, en réservant, en rendant poreux. Faraj Hanna, quelle artiste, oui : au sens plein du terme, celui qui refuse le confort des certitudes et privilégie l’hospitalité des passages.