Fanon : le film boudé par les cinémas parisiens – la France n’assume toujours pas son passé ?

la Rédaction

Sorti en salles le 2 avril dernier, le film Fanon de Jean-Claude Barny aurait pu – aurait dû – être un événement. Un biopic sur Frantz Fanon, psychiatre martiniquais, militant anticolonial et figure majeure des luttes pour l’émancipation des peuples colonisés. 

Et pourtant, à Paris, capitale culturelle censée être à la pointe, le film a été quasiment boycotté par les salles d’art et essai.

Guichet-fermé à son avant-première

L’ironie ? Fanon a rempli les salles lors de son avant-première à l’UGC Les Halles. Mais à peine quelques jours plus tard, zéro salle parisienne indépendante ne voulait du film. 

Pas le moindre mk2, pas un seul cinéma du Quartier latin pour programmer ce long-métrage pourtant riche, intelligent et salué par ceux qui l’ont vu.

La distributrice Amel Lacombe ne mâche pas ses mots : selon elle, les excuses avancées par les exploitants sont lunaires. Le film serait « trop commercial » pour certains, « pas assez art et essai » pour d’autres. Pire encore, on lui aurait carrément dit que Fanon était un film de vieux et que les jeunes n’iraient pas. Tu parles d’une analyse de professionnels.

C’est quoi le problème avec Fanon ?

Ce qui dérange, en réalité, ce n’est pas la forme du film, c’est son fond. Fanon, c’est la mémoire coloniale de l’Algérie, vu par les Algériens et leurs défenseurs. C’est la France face à son passé, et visiblement certains préfèrent encore l’enfouir sous le tapis. 

Jean-Claude Barny ne s’en cache pas : il voulait faire un film à la fois politique et profondément humain, et le résultat est là. Mais à l’heure où les discours sur la « réconciliation » et la « mémoire partagée » fleurissent dans les hautes sphères, sur le terrain, c’est une autre musique.

Un film très bien accueilli par le public, au malheur de ses détracteurs

Faut-il s’étonner que le film ait été mieux accueilli au Maroc, lors du Festival de Marrakech, ou qu’il soit prévu dans plusieurs pays d’Afrique francophone avant même de faire son trou en France ? Pas vraiment. 

Ça en dit long sur les fractures toujours vives entre la France et les anciennes colonies. Et pendant que certains font la sourde oreille, le public, lui, répond présent. En une semaine, le film a attiré près de 24 000 spectateurs, ce qui a permis d’élargir sa diffusion dans plusieurs villes et cinémas (37 salles supplémentaires). Comme quoi, le désintérêt du public, c’est un mythe.

La France encore loin d’assumer son passé

Le plus triste dans tout ça, c’est que Fanon aurait pu être l’occasion d’un vrai débat de société, au lieu de ça, on a droit à des silences gênés et des refus polis. Comme si parler du colonialisme était encore trop tabou, et que l’ombre de Fanon faisait peur.

Alors, la France n’assume toujours pas son passé ? Vu la frilosité des programmateurs, on est tenté de répondre oui. Pourtant, Fanon n’est pas un film pour culpabiliser, c’est un film pour comprendre, et si c’est déjà trop demander à certains, alors c’est qu’on a encore beaucoup, beaucoup de chemin à faire.