Le Journal d’une femme de chambre de Buñuel : décryptage de la fin de ce chef-d’œuvre qui dérange encore

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1964, Luis Buñuel signe un film qui fait l’effet d’une gifle élégante. Le Journal d’une femme de chambre n’a rien perdu de sa puissance corrosive et Jeanne Moreau y est tout simplement inoubliable.

Buñuel et Jeanne Moreau : une rencontre au sommet

Il y a des films qu’on ne choisit pas vraiment. Ils s’imposent à vous. Le Journal d’une femme de chambre est de ceux-là. Adapté du roman sulfureux d’Octave Mirbeau paru en 1900, le film marque le grand retour de Luis Buñuel en France, son premier long métrage hexagonal depuis L’Âge d’or, interdit dès sa sortie. Le ton est donné.

Pour incarner Célestine, la femme de chambre parisienne parachutée dans une bourgeoisie provinciale à la fois ridicule et inquiétante, Buñuel choisit Jeanne Moreau. Un choix décisif. L’actrice est alors au sommet : elle impose une héroïne opaque, jamais tout à fait victime, jamais tout à fait complice. Une femme qui observe, calcule et surprend jusqu’au bout.

Une bourgeoisie de province épinglée avec une précision chirurgicale

Buñuel ne fait pas dans la demi-mesure. Ses personnages secondaires sont des caricatures habitées : le maître de maison sexuellement frustré (Michel Piccoli, génial), la patronne obsédée par la propreté, le vieux fétichiste des bottines… Chacun incarne un travers, une pulsion refoulée, un vice poli par les convenances.

Mais le film ne se contente pas de moquer. Il observe. Avec une ironie froide, presque entomologique. Buñuel déplace l’action du roman fin XIXe vers 1930 pas par hasard : c’est l’époque de sa propre arrivée en France, celle de la montée des ligues d’extrême droite. Le personnage de Joseph, le palefrenier brutal et fascisant interprété par Georges Géret, n’est pas un détail. C’est un avertissement.

Le Journal d’une femme de chambre : une fin qui laisse sans voix

Le dénouement est à l’image du film entier : ambigu, grinçant, imprévisible. Célestine, convaincue que Joseph est coupable du meurtre atroce de la petite Claire, tente de le piéger. En vain. L’homme s’en sort, ouvre son café, refait sa vie. La justice ne passe pas.

Elle, de son côté, finit par épouser le capitaine Mauger ce voisin bruyant et grotesque qu’elle méprisait. Ascension sociale ou capitulation ? Les deux, peut-être. Buñuel referme son film sur une manifestation d’extrême droite scandant « Vive Chiappe ! », allusion à peine voilée au préfet qui fit interdire L’Âge d’or. Un dernier pied de nez. Un frisson dans le dos.

Pourquoi ce film reste indispensable aujourd’hui ?

Soixante ans après sa sortie, Le Journal d’une femme de chambre continue d’interroger. Sur la complicité silencieuse face à la barbarie. Sur les stratégies de survie des femmes dans un monde d’hommes. Sur la façon dont le fascisme s’installe non pas par grand soir, mais par petites lâchetés quotidiennes.

C’est aussi le début d’une collaboration légendaire entre Buñuel et le scénariste Jean-Claude Carrière, qui durera dix-neuf ans et donnera naissance à Belle de Jour ou Le Charme discret de la bourgeoisie. Une époque bénie du cinéma d’auteur européen, qu’on ne reverra sans doute pas de sitôt.

Un film à (re)voir sans attendre. Certains chefs-d’œuvre ne vieillissent pas ils mûrissent.